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Rencontres caribéennes : Sarah Tannous, femme, polyglotte et polyvalente


Lorsque j’ai interviewé Sarah Tannous, j’ai été particulièrement étonnée par sa personnalité. C’est une femme enthousiaste, spontanée, qui s’exprime de façon franche et toujours avec une pointe d’humour. Je savais que, malgré ses appréhensions quant à son niveau en anglais, nous aurions beaucoup à nous dire.Je ne me trompais pas. Il se trouve qu’en plus de toutes les qualités énoncées précédemment, c’est une femme qui a de la conversation.

Sarah Tannous, est chargée de l’animation rurale de la Communauté d’Agglomération Nord Grande-Terre, mais aussi vice-présidente du CORECA, une association qui vise à développer les échanges entre les îles de la Caraïbe. Elle est également interprète pour The Greatness Academy, sa propre entreprise de life coaching, et traduit accessoirement les coachs qui interviennent au sein de la Greatness Académie.

En six questions et quelques dizaines de minutes, elle m’a parlé de son parcours professionnel, m’a expliqué comment elle a appris l’espagnol, langue qu’elle parle aujourd’hui couramment, mais également comment elle utilise les contraintes de la crise sanitaire à son avantage.

 

  1. Pouvez-vous nous parler de votre poste de responsable du développement rural ? En quoi consiste-t-il ?

Ce poste est l’une de mes principales activités en ce moment. J’ai rejoint ce poste au début de cette année. De manière générale, j’aide les entreprises de la région Nord Grande-Terre à accéder aux fonds européens, nous les aidons pour la création et le développement de leurs activités.

Je participe également à la mise en place et à la structuration de projets tels que la création d’un parc d’activité dans la région de Vermont dans la ville de Petit-Canal. Ma mission porte aussi sur le développement des principaux sites d’attractivité économiques de la région Nord Grande-Terre. En effet de nombreuses villes sont bordées par la mer, et nous avons donc beaucoup d’infrastructures portuaires à développer. Enfin, l’un de nos principaux projets est la création d’un village artisanal à l’Anse du Souffleur à Port-Louis.

Ce que j’apprécie vraiment dans mon travail, c’est la diversité des sujets que nous traitons. Je travaille quotidiennement avec différents types d’industries.

 

  1. A ce sujet, quelles solutions avez-vous envisagées pour surmonter la pandémie ?

Lorsque la pandémie est survenue, le principal objectif pour nous était de pouvoir aider les entreprises. Nous avons mis en place une plateforme de soutien pour tous les opérateurs économiques afin de leur donner accès aux subventions régionales et nationales, et nous nous sommes rendus compte que sur notre territoire, les petites entreprises rencontrent des difficultés pour accéder aux processus et procédures en ligne.

Pendant cette période, j’ai pris conscience du nombre de personnes qui sont digitalement inexpérimentées chez nous. Dans la région, de nombreuses personnes travaillent seules. Les principales entreprises sont petites , en particulier des auto-entrepreneurs. Ils sont généralement très compétents dans leur domaine, mais ils manquent de capacités en matière d’administration ou de comptabilité, essentiellement en ce qui concerne ce dont ils ont besoin pour avoir une entreprise durable.

Nous avons  travaillé avec trois consultants tous les jours du lundi au samedi. Nous les aidions au téléphone, ou nous pouvions aussi les accueillir directement dans nos bureaux, pour leur permettre de remplir tous les documents et procédures en ligne et de recevoir ensuite les fonds et subventions du conseil régional de Guadeloupe, et aussi de l’État (aide des fonds nationaux).

Cependant, au-delà de la pandémie, en cas de difficultés, les restrictions que nous avions me semblaient être une invitation à découvrir de nouvelles opportunités, de nouvelles façons de travailler, de développer ses projets, d’utiliser les réseaux sociaux, de créer des relations, même dans sa vie privée, personnelle.

Cette période a été pour moi une véritable opportunité de penser autrement.

 

  1. Vous êtes également vice-présidente de l’association CORECA, pouvez-vous nous raconter comment vous avez été amenée à occuper ce poste ?

C’était un timing parfait pour moi. Lorsque j’ai terminé mes études en 2001, je suis allée au Mexique pour y travailler, et à mon retour en Guadeloupe, j’ai continué à travailler dans l’industrie de la beauté et des cosmétiques pendant 10 ans. J’ai arrêté ce travail en 2006 parce que c’était le moment idéal pour moi de prendre une année pour  faire tout ce que je voulais. J’ai réalisé que depuis mon enfance, mes parents m’ont offert la possibilité de voyager dans la Caraïbe. Je suis allé à la Barbade, à Cuba, en République dominicaine pour apprendre l’anglais. J’ai rejoint la CORECA en 2016 en tant que membre actif. Je les suivais depuis  plusieurs années. J’aimais le type de travail que l’association faisait, mais je n’avais pas le temps de m’y impliquer.

Lorsque j’ai arrêté de travailler, j’ai pris une année sabbatique, et je n’ai eu que deux centres d’intérêt : mon fils et le CORECA qui me permettait de  me concentrer sur la coopération caribéenne. Après quelques mois, j’ai fait partie du comité et j’ai été élue vice-présidente.

A cette époque, on m’avait confié plusieurs missions comme par exemple : diriger une délégation culturelle de 22 artistes pour le Carifesta 2018 (qui était un projet passionnant), guider deux experts lors du salon de l’agrotourisme en République Dominicaine la même année.

Connaître un peu l’anglais et parler couramment l’espagnol a été un avantage considérable pour l’association et, à mon avis, c’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai été choisie pour  ce poste.

 

  1. Vous venez de Guadeloupe, un archipel créolophone et francophone, qu’est-ce qui vous a inspiré à devenir coach interprète hispanophone pour The Greatness Academy ?

La Greatness Academy est ma propre entreprise. Je l’ai créée au début de l’année 2019. Dans ma carrière, j’ai vécu au Mexique et pour la première fois en 2018, j’ai fait l’expérience de la puissance du  coaching de vie qui vous aide à réaliser à quel point vous pouvez être fort. Si vous avez conscience que vous êtes la source de tout dans votre vie, alors vous faites les choses différemment.

Lorsque j’ai commencé à participer à ce type de formation pour en savoir plus, j’ai remarqué que c’était un outil très efficace pour aider les gens à atteindre leurs objectifs et à réaliser leurs rêves.

Et un jour, un de mes associés m’a invité à créer la Greatness Académie à Paris. Nous n’avions pas de coach francophone. Nous devions contacter un coach portoricain, puis nous avons trouvé quelqu’un pour traduire la formation. Quand je suis arrivée, j’ai écouté le conférencier et pour moi, il était évident que l’interprète n’aidait pas le coach à attirer l’attention du public parce qu’il n’était pas aligné au coach. Il savait parler français, mais il ne s’agit pas seulement de parler la langue, il faut pouvoir parler avec la même énergie, se connecter aussi avec les gens. Dans le domaine du développement personnel, c’est très important

J’ai parlé au responsable de l’événement pour lui dire que cela ne fonctionnait pas.  Et le coach m’a dit : si vous voyez que quelque chose ne fonctionne pas et que vous savez comment le faire, faites-le ». Je viens d’une culture où l’on n’est professionnel que lorsque l’on a étudié pour pratiquer quelque chose. Toutefois, j’ai compris que j’avais les compétences, et que si je sais comment les utiliser, je n’ai pas besoin d’attendre le diplôme ou de faire une carrière spécifique dans quelque chose pour pouvoir le faire. Et c’est ainsi que pour la première fois de ma vie, j’ai traduit en consécutif de l’espagnol vers le français devant pour un public. Deux minutes après, le public riait, tout le monde était dans le bain. Et le coach m’a dit de rester trois jours de plus.

Au début, j’avais peur. Mais je me suis rendue compte que mes compétences suffisaient pour traduire et ma première expérience jusqu’à la dernière ont été un succès. Quelqu’un est venu me voir et m’a demandé où je faisais mes études de traduction parce que je me débrouillais vraiment bien. J’ai été stupéfaite et j’ai constaté que lorsque vous avez l’intention de faire quelque chose et que vous mettez toute votre confiance en vous, votre amour et votre dévouement dans ce que vous faites, vous vous donnez à cent pour cent, cela ne peut être qu’un succès.

Après cette première expérience j’ai continué à traduire les coach de la Greatness Académie France. Puis, j’ai décidé de commencer ma propre expérience en Guadeloupe, en contactant des coachs pour faire des formations ici, en les traduisant et en les interprétant aussi.

 

  1. Vous avez vécu sur plusieurs territoires caribéens. Avez-vous vous-même rencontré des difficultés dues à la barrière de la langue ? 

En fait, je ne peux pas vraiment affirmer cela. J’étais l’un des pires élèves de ma classe en matière de cours d’espagnol à l’école. J’étais tellement mauvaise en langues que mes professeurs disaient : “si Tannous peut comprendre ça, n’importe qui peut le comprendre”.

Quand j’ai voyagé à Cuba, je ne comprenais pas les gens mais ils avaient tant à me dire sur la révolution, le style de vie, leur façon de penser… J’avais 14 ans et j’étais très frustrée.  Et quand je suis rentrée, j’ai décidé d’apprendre l’espagnol pour pouvoir découvrir Cuba pour de vrai. Et cela a commencé par l’écoute de musiques espagnoles. Je n’ai donc jamais eu de problèmes avec la langue, même si je n’étais pas parfaitement bilingue, le plus important pour moi était d’oser parler !

Peu importe le nombre d’erreurs que vous faites, si vous pensez que vous êtes incorrect, ou si vous n’avez pas le vocabulaire. Si vous voulez vraiment communiquer avec les gens, vous pouvez le faire. Je n’ai jamais eu honte de ne pas parler parfaitement une langue étrangère.

 

  1. Comment la crise sanitaire mondiale vous a-t-elle aidé à renforcer les liens entre les différents territoires de la Caraïbe, à travers vos activités professionnelles ?

En ce qui concerne mes activités à la coopération du Nord Grande-Terre, nous n’avons pas vraiment eu d’impact, car nous ne travaillons pas directement avec la Caraïbe.

Cependant, en ce qui concerne mes activités au CORECA, la communication numérique a été un outil efficace pour combler le vide entre les îles des Caraïbes, surtout lorsqu’il s’agit de partager des expériences. Par exemple, c’était la première fois que nous nous rencontrions à distance, sachant que nous ne sommes pas axés sur les réseaux sociaux. Et nous avons pu atteindre un public plus large que lorsque nous nous réunissions en personne au siège de notre association.

Nous avons eu le mois créole en octobre, et nous avons organisé une énorme réunion avec des créolophones d’Haïti, de la République dominicaine, de la Guyane française, de l’île de la Réunion, de Sainte-Lucie, de Trinidad et Tobago. C’était la première fois que nous pouvions partager toutes ces connaissances sans tous les frais qui ne nous auraient pas permis de les organiser. Il en a été de même avec le mouvement pour le développement durable que l’OECS a organisé en octobre. Nous avons pu participer virtuellement avec la collaboration du conseil régional de la Guadeloupe. Sans cette situation, nous n’aurions pas pu combler ces écarts entre les différentes communautés. C’était donc très positif dans l’ensemble.

 

 


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