6 ans pour réinventer l’innovation : le pari caribéen du Laboratoire d’accélération du PNUD tire sa révérence

Fin 2025, le Laboratoire d’accélération (Accelerator Lab) du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) pour la Barbade et la Caraïbe orientale a publié son rapport annuel final, intitulé Innovation at the Intersections: Culture, Climate & Technology in the Eastern Caribbean.

Rédigé par Veronica Millington et Jordanna Straker, ce document de 58 pages clôt une aventure de 6 ans (2019–2025) et tire le bilan d’un réseau mondial qui s’éteint après avoir fait de la Caraïbe orientale un terrain d’expérimentation pour le développement durable.

Entre intelligence artificielle, économie bleue et fabrication numérique, retour sur un héritage qui se veut un tremplin plutôt qu’un point final.

Un réseau mondial qui s’éteint, une mission qui s’achève

Le rapport s’ouvre sur une page qui se tourne. Lancés en 2019, les Laboratoires d’accélération du PNUD constituaient un réseau de 89 équipes couvrant 113 pays, intégrées aux bureaux nationaux de l’organisation. Conçus comme des incubateurs agiles (« les rapides et les curieux », selon leur propre formule), ils avaient pour mission d’apprendre vite ce qui fonctionne, ou non, en matière de développement durable, et d’accélérer les progrès vers les Objectifs de développement durable (ODD).

L’antenne pour la Barbade et la Caraïbe orientale couvrait 10 pays et territoires. Son ambition : démontrer que l’innovation est un ingrédient essentiel pour bâtir, dans les Petits États insulaires en développement (PEID), un avenir plus durable, inclusif et résilient face au climat. Partie de l’économie bleue, son action s’est élargie en 2023 aux économies verte et orange (créative), avec une montée en puissance du numérique et de l’intelligence artificielle.

L’IA et le patrimoine : le premier dialogue de la région

L’une des initiatives phares de cette dernière année fut le premier Symposium sur l’intelligence artificielle, les arts et le patrimoine caribéens, organisé avec le Barbados Museum & Historical Society. Ce dialogue public inédit a réuni plus de 30 experts autour de 6 panels thématiques, pour explorer comment l’IA peut servir la préservation culturelle, les économies créatives et l’innovation inclusive dans les PEID.

L’enjeu est clairement posé : le patrimoine caribéen (traditions orales, musique, danse, artisanat, contes) fait face à des menaces croissantes liées au changement climatique, à la mondialisation et aux fractures numériques. Le symposium a accouché de neuf enseignements clés. Parmi les plus saillants, l’idée d’une IA à « double tranchant », capable à la fois de démocratiser l’accès au patrimoine et d’ouvrir de nouveaux marchés, mais aussi d’aggraver les inégalités et d’enraciner les biais.

Les participants ont surtout insisté sur un point politique fort : l’IA est aujourd’hui « consommée plutôt que produite » dans la Caraïbe, et les systèmes dominants charrient des biais occidentaux qui excluent les perspectives caribéennes. D’où un appel à entraîner les modèles sur des données régionales, à les protéger contre les usages abusifs, et à construire une stratégie régionale face aux dérives (deepfakes, clonage vocal, usage non autorisé de l’image).

L’économie bleue, laboratoire d’une jeunesse connectée à l’océan

L’économie bleue reste le socle historique du Lab. En 2025, à travers le BlueX Accelerator Summer Cohort, mené avec l’Oceana Innovation Hub, XQ America et le ministère barbadien de la Transformation éducative, le laboratoire a accompagné des journées d’immersion pour la jeunesse autour de la durabilité océanique et des technologies de pointe.

Les chiffres donnent la mesure de l’ancrage concret : plus de 20 élèves âgés de 14 à 18 ans ont visité le marché aux poissons d’Oistins pour appréhender toute la chaîne de valeur de la pêche, tandis que des ateliers de prise de parole et de journalisme climatique formaient ces jeunes à porter les récits de l’action climatique.

Le volet technologique de l’économie bleue s’est distingué par une collaboration internationale remarquée. Avec le Center for Data Science de l’Université de New York (NYU), des étudiants de master ont mené le « Project Hickory », développant des algorithmes capables d’identifier 3 à 4 espèces de poissons de récif corallien à partir de plus de 91 vidéos sous-marines captées par le robot BlueBOT au large de la Barbade. À cela s’ajoute le développement d’un prototype d’identification marine par IA, soutenu par le Japan SDG Innovation Challenge 2025, une convergence qui aligne l’initiative sur les ODD 13 (action climatique) et 14 (vie aquatique).

L’impression 3D, outil de résilience pour les communautés isolées

Le rapport accorde une place de choix à la fabrication numérique comme levier de résilience. À Union Island, territoire de Saint-Vincent-et-les-Grenadines durement éprouvé, le laboratoire a animé un atelier de design et d’impression 3D : plus de 20 participants formés, deux imprimantes 3D remises sur place, et un transfert de savoir-faire destiné à permettre une fabrication à la demande pour l’éducation, les micro et petites entreprises (MSME) et la réponse aux catastrophes. Des sessions de suivi en ligne ont prolongé la montée en compétences.

Cette approche s’inscrit dans une logique d’ensemble : à travers l’économie verte, le Lab a aussi lancé le documentaire Circular Living, qui met en lumière l’innovation féminine caribéenne, et organisé un atelier d’hydroponie avec l’institut WIRRED, renforçant sécurité alimentaire et résilience climatique.

Le numérique comme passerelle vers l’emploi mondial

Côté transformation numérique, le programme Work Online Caribbean a connu en 2025 un nouveau chapitre à la Grenade, mené avec IsraAID Dominica pour doter les ressortissants grenadiens des compétences nécessaires à l’accès aux opportunités d’emploi mondiales. La demande a été éloquente : plus de 100 candidatures pour 80 places disponibles, signe d’un fort appétit régional pour la formation aux compétences numériques. À la sortie, les participants ont créé des profils sur des plateformes de freelance comme Upwork, plusieurs décrochant des entretiens et des contrats.

Autre première régionale : le laboratoire a produit, pour le gouvernement de Montserrat, la première évaluation hybride combinant diagnostic de maturité numérique (Digital Readiness Assessment) et cartographie du paysage de l’intelligence artificielle (AI Landscape Assessment), assortie d’un atelier de recueil de retours en direct sur les ambitions numériques du territoire.

Un bilan de six ans, du prototype au portefeuille de solutions

Le cœur statistique du document tient dans sa rétrospective 2019–2025. La trajectoire raconte une montée en maturité progressive : du Blue Tank Challenge de 2019 (quatre lauréats soutenus pour des solutions d’économie bleue), au défi prototype #IslandHack en réponse à la COVID-19 en 2020, en passant par les études de cadrage de l’économie bleue produites pour la Dominique, la Barbade, les Îles Vierges britanniques, Montserrat et Saint-Vincent-et-les-Grenadines.

Au fil des ans, le laboratoire a piloté des technologies de pointe dans de multiples secteurs : surveillance marine à 360° par robotique sous-marine, expériences de réalité virtuelle pour le bien-être mental des personnes en situation de handicap, impression 3D pour l’éducation et la réponse aux catastrophes. Le programme Work Online, d’abord testé en Dominique, s’est étendu à Anguilla, aux Îles Vierges britanniques et à Montserrat. Le rapport résume cette évolution d’une formule : le passage de projets isolés à des portefeuilles intégrés et des produits passables à l’échelle.

Une force : les partenariats enracinés dans les communautés

Le rapport insiste sur ce qui a rendu cette aventure possible : un maillage dense de partenaires locaux. Division des pêches de la Barbade, Barbados Museum & Historical Society, Samuel Jackman Prescod Institute, Union Island Environmental Alliance, ministères de l’Éducation et de l’Environnement, mais aussi acteurs internationaux comme la NYU et XQ America. Les témoignages recueillis d’une innovatrice de l’économie circulaire à la cheffe du service des pêches de la Barbade, en passant par les principaux d’établissements scolaires dessinent un fil rouge : des solutions co-construites, localement appropriées et contextuellement pertinentes.

« Du crépuscule à la lumière des étoiles »

La conclusion du rapport, intitulée Sunset to Starlight, assume la fin du programme mondial tout en refusant d’y voir une clôture. En 6 ans, le laboratoire affirme avoir testé et déployé des solutions de terrain face à la vulnérabilité climatique, aux fractures numériques et à la croissance de l’économie créative ; tissé des partenariats entre gouvernements, universités, société civile et secteur privé ; positionné les communautés comme co-créatrices ; et soutenu la trajectoire de petits innovateurs par du capital, des partenariats et du renforcement de capacités.

Le message final est clair : la fin du Lab n’est pas la fin de l’innovation, mais un tremplin. Les systèmes, prototypes et récits développés continueront d’irriguer le travail du PNUD et d’inspirer les acteurs régionaux. De l’IA au service de la résilience culturelle à la surveillance de la biodiversité marine, de l’économie circulaire à la fabrication numérique pour la préparation aux catastrophes, ces efforts ont, selon les auteurs, ensemencé des écosystèmes appelés à prospérer au-delà de 2025.

Ce rapport final documente, exemple après exemple, qu’une approche de l’innovation centrée sur l’humain, ancrée dans l’identité culturelle et adossée à des partenariats de confiance, peut transformer les contraintes propres aux PEID — isolement, vulnérabilité climatique, petite échelle — en laboratoire vivant.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.