Guadeloupe 2025 : une économie stable, mais fragile et inégale, selon l’IEDOM

Le 16 juin, l’Institut d’émission des départements d’outre-mer (IEDOM) a publié son rapport annuel économique 2025 sur la Guadeloupe. Le document dépeint une économie en « stabilisation », terme qui masque des réalités contrastées : un climat des affaires bien orienté et un tourisme dynamique, mais un secteur du BTP en crise persistante, une consommation des ménages sous pression et un problème démographique qui s’accélère.

Au-delà des chiffres rassurants, ce que révèle le rapport, c’est une économie à la croisée des chemins.

Un contexte de « stabilisation » qui cache des fragilités

Le mot clé du rapport est « stabilisation ». L’économie guadeloupéenne « entre dans une phase de stabilisation » en 2025, affirme l’IEDOM. Le climat des affaires demeure au-dessus de sa moyenne de long terme (103 points). L’investissement privé se maintient à un niveau élevé. Le tourisme conserve un rythme soutenu.

Toutefois, l’IEDOM ajoute aussitôt : « cette stabilisation s’accompagne toutefois de fragilités ».

Le rapport énumère : la consommation des ménages « reste contrainte », le BTP « reste en retrait », la situation financière d’une partie des ménages « continue de se dégrader ». Et le plus révélateur : le nombre de dossiers de surendettement a atteint un niveau record de 817 en 2025, en hausse de 23,4 % sur un an.

La vie chère : 15,8 % plus cher qu’en France

À la racine de nombreuses fragilités : le coût de la vie. La Guadeloupe enregistre un écart de prix de 15,8 % par rapport à l’Hexagone (dernière donnée 2022 dans le rapport). C’est l’une des raisons pour lesquelles l’inflation locale reste bien au-delà de celle de la France.

Certes, l’inflation a ralenti en 2025 (1,3 % contre 2,6 % en 2024), grâce à la baisse de l’énergie. Mais l’alimentation (+1,7 %) et les services (+3,1 %) continuent de progresser. Parallèlement, la consommation des ménages s’affaiblit : les importations de biens durables reculent de 7,7 %, tandis que les dépenses du quotidien se maintiennent à peine (+5,8 %). C’est le signal que les ménages tirent sur la corde : ils achètent moins les grands équipements, se contentant de l’essentiel.

Le rapport capture cela cruellement : « le recours au crédit continue d’augmenter (+6,3 %), suggérant que les ménages s’endettent davantage pour maintenir leur niveau de consommation ».

Le taux de pauvreté figé à 34,5 %

Un chiffre qui ne bouge pas depuis 2015 : le taux de pauvreté demeure à 34,5 %. C’est plus du double du taux national (15,4 % en Hexagone). Autrement dit, plus d’un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté.

L’indice de Gini (mesure des inégalités) stagne également à 0,42 (contre 0,30 en Hexagone). Les inégalités ne s’aggravent pas, mais elles ne s’améliorent pas non plus. Elles sont figées.

Le BTP ne se redresse pas

Depuis 2022, le secteur du bâtiment et des travaux publics subit une hémorragie. En 2025, la situation ne s’améliore pas. Les indicateurs s’empirent :

  • La consommation de ciment diminue de 6,2 %
  • Les permis de construire reculent de 21,3 %
  • Les attestations de conformité électrique baissent de 4,4 %
  • Le chiffre d’affaires des entreprises du secteur se contracte de 9,8 %
  • Les crédits au secteur reculent de 4,7 %

La cause est explicite : « la commande publique demeure limitée ». Le rapport note que seuls 331 appels d’offres ont été publiés entre novembre 2024 et novembre 2025 (-14,9 %), et le taux d’attribution est très faible à 9,4 %.

L’IEDOM identifie des projets structurants censés relancer le secteur (port de Jarry, Plan Eau, routes, hôtels). Mais en 2025, ils n’ont pas encore changé la donne. Le secteur souffre de « difficultés de trésorerie, alimentées par des délais de paiement encore élevés ». C’est un classique des économies de petite taille : en attente, sans liquidités, les entreprises se fragilisent.

Le chômage recule, mais reste structurellement élevé

Le taux de chômage affiche une amélioration : 16,8 % en décembre 2025, contre 23,7 % en 2015. C’est un progrès. Mais le contexte est moins roses qu’il ne paraît.

Le nombre de demandeurs d’emploi de catégorie A diminue légèrement (-1,4 % sur un an), mais c’est en partie grâce à des « sorties pour non-actualisation », non à une création massive d’emplois. L’emploi privé se maintient (86 920 salariés en décembre), mais il stagne de facto (-0,4 %). Surtout, les tensions de recrutement restent fortes : 45 % des projets d’embauche sont jugés difficiles par les employeurs, notamment dans la santé et le BTP.

La démographie : un enjeu majeur qui ne peut être ignoré

Le rapport y revient plusieurs fois : la population guadeloupéenne décline. Elle passe de 394 000 habitants en 2015 à 383 000 en 2026. Plus grave encore : 33,79 % de la population a 60 ans ou plus, contre 23,38 % il y a dix ans.

L’IEDOM énonce clairement : « la dynamique démographique, marquée par un recul et un vieillissement de la population, constitue un enjeu majeur. Elle pèse sur la consommation, la disponibilité de la main-d’œuvre et l’attractivité du territoire ».

C’est une bombe à retardement. Un territoire qui vieillit et qui se vide perd son dynamisme. Les entreprises peinaient déjà à recruter ; cela ne fera que s’aggraver. La consommation s’affaiblira davantage. Les rentrées fiscales diminueront.

Le tourisme : le moteur qui peut faillir

Le secteur touristique reste une béquille de l’économie locale. L’aéroport accueille 2,1 millions de passagers hors transit. Les croisières enregistrent 336 272 croisiéristes (+3,1 %). Les perspectives pour 2026 restent favorables, portées notamment par la Route du Rhum.

Cependant, des fissures apparaissent. Les nuitées hôtelières baissent de 9,4 %, tandis que le chiffre d’affaires du secteur hébergement-restauration reste stable (-0,5 %). En d’autres termes, moins de touristes dorment à l’hôtel. Le développement des meublés de tourisme (Airbnb, etc.) accentue la concurrence avec l’hôtellerie traditionnelle.

De plus, les prix des billets d’avion augmentent (effet de la crise au Moyen-Orient). Le tourisme sera-t-il aussi résilient qu’on l’espère ? L’IEDOM n’y répond pas, mais l’ombre plane.

Endettement des entreprises : une dépendance qui grandit

Au 31 décembre 2025, les crédits atteignent 12,3 milliards d’euros (+4,9 % sur un an). L’endettement du secteur privé non financier (ménages + entreprises) atteint 100,8 % du PIB. Ce ratio est plus élevé qu’en Hexagone (134,2 %), mais il approche.

L’IEDOM note que les établissements bancaires installés localement ne financent que 73 % des besoins du territoire. Le reste provient d’établissements non installés, ce qui signifie que l’épargne fuit partiellement vers l’extérieur.

La Guadeloupe en 2025 est une économie en équilibre précaire. Le climat des affaires est bon en surface, le tourisme fonctionne, mais en dessous : une consommation qui s’effondre, un chômage structurellement très élevé, un secteur clé (le BTP) en crise persistante, un taux de pauvreté figé, et une démographie qui s’écroule.

L’IEDOM mise sur des projets structurants (port, routes, hôtels) pour relancer la dynamique. Mais ces projets, pour être crédibles, doivent concrètement se concrétiser en 2026. Autrement, la « stabilisation » ressemblera à une stagnation persistante, avec les facteurs aggravants du vieillissement et de la déprise démographique.

Le rapport affirme que « la trajectoire économique du territoire dépendra de la capacité à activer les relais de croissance ».

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.