La Grande Caraïbe expliquée, analysée et racontée autrement

Le 10 juillet 2026, la Caisse nationale de l’Assurance Maladie (Cnam) a diffusé une fiche presse consacrée à la santé dans les départements et régions d’Outre-mer, extraite de son rapport annuel Charges et produits pour 2027. A noter : le volet ultramarin a été construit en étroite collaboration avec les agences régionales de santé et les Caisses générales de sécurité sociale.
Le document dresse un panorama des déterminants de santé, des spécificités épidémiologiques et des freins d’accès aux soins en Guadeloupe, en Martinique, en Guyane, à La Réunion et à Mayotte, puis avance une dizaine de propositions.
Un état de santé perçu deux fois plus dégradé
Dans l’Hexagone, 8 % des personnes de 15 ans et plus se déclarent en « mauvais » ou « très mauvais » état de santé. La proportion monte à 14 % en Guadeloupe, en Martinique et en Guyane, à 11 % à La Réunion et à 21 % à Mayotte. Le rapport rattache ces écarts à trois facteurs structurels :
- une précarité socio-économique avec des taux de pauvreté deux à quatre fois supérieurs à ceux de l’Hexagone
- des contraintes géographiques liées à l’insularité
- l’éloignement qui allongent les délais de prise en charge, et un environnement tropical porteur de risques spécifiques.
Le sucre, angle mort d’une loi votée en 2013
Dans les DROM, 51,8 % des habitants sont en surcharge pondérale, dont 22,4 % en situation d’obésité, soit respectivement 3 et 4,3 points de plus que la moyenne nationale. Chez les élèves de CM2, 22,4 % sont concernés par le surpoids ou l’obésité, contre 18,1 % au niveau national.
Le rapport documente deux mécanismes derrière cette transition nutritionnelle accélérée.
– D’abord le volume : la consommation quotidienne de boissons industrielles sucrées atteint 69 g par jour en Guadeloupe, contre 39 g en France hexagonale.
– Ensuite la composition des produits eux-mêmes : un yaourt contient 10,8 g de sucre pour 100 g dans l’Hexagone, contre 12,1 g à La Réunion.
L’Assurance Maladie en tire une conclusion qui vaut évaluation de politique publique : la loi Lurel de 2013, censée garantir que les taux de sucres ajoutés dans les produits vendus outre-mer ne dépassent pas ceux des produits hexagonaux, a permis des avancées, néanmoins « il convient d’aller plus loin dans son application ». 13 ans après son adoption, l’écart de teneur subsiste donc, mesuré et publié par l’assureur public lui-même.
À l’autre bout de la chaîne alimentaire, l’accès aux produits frais reste le maillon faible : seuls 16 % des Mahorais consomment quotidiennement des fruits et légumes, contre 59 % dans l’Hexagone. Le rapport lie explicitement ces habitudes à un accès limité aux produits frais de qualité et à la dépendance aux importations.
Les conséquences sanitaires sont chiffrées :
- un risque de diabète deux fois plus élevé dans les DROM
- une progression de l’hypertension artérielle et des maladies cardiovasculaires
- des complications obstétricales et néonatales plus fréquentes chez les femmes enceintes en surpoids
- deux fois plus de dents cariées non soignées chez les enfants scolarisés.
Alcool : moins de consommateurs, plus de dégâts
Le document démonte une idée reçue. La consommation quotidienne d’alcool est globalement moins élevée qu’en France hexagonale : la part de consommateurs chroniques ou en situation de dépendance atteint 5 % en Guadeloupe et à La Réunion, et dépasse 8 % en Martinique et en Guyane, un niveau proche de l’Hexagone.
Les conséquences sanitaires sont pourtant plus lourdes, avec une mortalité liée à l’alcool supérieure. Deux facteurs sont avancés :
- une prévalence élevée du syndrome d’alcoolisation fœtale, 31 % des femmes enceintes déclarant consommer de l’alcool en Guadeloupe contre 20 % dans l’Hexagone
- une surmortalité routière, avec deux à trois fois plus d’accidents liés à l’alcool.
Dépistages et vaccination : les taux qui décrochent
La participation aux dépistages organisés des cancers reste faible, avec de fortes disparités internes. Pour le cancer du sein, les taux vont de 18,5 % à Mayotte à 55,2 % en Martinique, contre 60 % au niveau national. Les causes identifiées relèvent moins de la réticence individuelle que de l’organisation :
- contraintes logistiques et délais d’acheminement des tests
- courriers non traduits
- méconnaissance des programmes
- fracture numérique.
La couverture vaccinale contre les papillomavirus humains offre l’écart le plus spectaculaire du rapport. Elle s’établit à 18 % chez les filles et 12 % chez les garçons en Martinique, 25 % et 18 % en Guyane, 26 % et 14 % en Guadeloupe, 27 % et 16 % à La Réunion. Le point de comparaison retenu, la Bretagne, affiche 73 % et 59 %.
Sur les infections sexuellement transmissibles, le taux de diagnostic des gonocoques et de la chlamydiose est deux fois plus élevé que dans l’Hexagone, et près de trois fois pour la syphilis, avec une prévalence marquée chez les jeunes.
Mercure et moustiques : les risques propres au milieu tropical
Le climat favorise la circulation de la dengue, du chikungunya et du Zika, ainsi que de la leptospirose, dont l’incidence est de 50 à 100 fois plus élevée dans les régions tropicales, pour un taux de mortalité supérieur à 10 %.
Le chiffre le plus lourd du document concerne toutefois la Guyane : 57 % des femmes enceintes du Haut-Maroni présentent un taux de mercure supérieur au seuil de 10 µg/g, une imprégnation qui expose les nouveau-nés à des risques neurologiques graves. Le mercure y est présent naturellement dans l’environnement et en lien avec l’activité humaine.
L’Assurance Maladie propose de prolonger et d’étendre le financement dérogatoire du dosage d’imprégnation mercurielle des femmes enceintes et des bébés, de la naissance jusqu’à 6 ans.
Santé mentale : la pénurie la plus criante
4 jeunes ultramarins sur 10 souffrent de symptômes dépressifs, contre 19 à 28 % selon les régions hexagonales. Le taux de suicide est 20 fois plus élevé à La Réunion qu’en France hexagonale, avec une prévalence forte chez les jeunes et chez les personnes âgées.
Face à cela, l’offre est résiduelle. On compte 2 à 3 psychiatres pour 100 000 habitants aux Antilles, et une quasi-absence en Guyane et à Mayotte avec 0,3 pour 100 000. Côté psychologues, l’Hexagone en compte 36 pour 100 000 habitants, contre 23 en Guadeloupe, 17 en Martinique et 3 à Mayotte.
Le dispositif Mon soutien psy reste sous-utilisé, avec 55 patients pour 100 000 habitants en Guyane et 13 à Mayotte, ce que le rapport impute au manque de psychologues conventionnés et à l’obligation d’une première séance en présentiel, difficile à tenir dans les zones sous-dotées.
Accès aux soins : deux réalités ultramarines
Le rapport se garde d’un traitement uniforme des Outre-mer. La Guadeloupe, la Martinique et La Réunion disposent d’un bon accès aux soins de premier recours, avec des densités de médecins généralistes supérieures à celles de l’Hexagone et des densités d’infirmiers et de masseurs-kinésithérapeutes libéraux jusqu’à deux fois plus élevées. Le point faible s’y situe ailleurs : la densité de spécialistes libéraux y est moindre, et une médecine spécialisée encore centrée sur l’hôpital ne compense que partiellement cette faiblesse.
La Guyane et Mayotte relèvent d’un autre régime. On y compte respectivement 33,2 et 9,7 médecins généralistes libéraux pour 100 000 habitants, contre 81 dans l’Hexagone, et les spécialistes libéraux y sont quasi absents, avec 2,4 pour 100 000 à Mayotte contre 82,5. La conséquence se lit dans le suivi des malades chroniques : 14 % des patients en affection de longue durée n’ont pas de médecin traitant en Guyane, et 38,2 % à Mayotte, contre 4,2 % dans l’Hexagone.
Le recours au numérique, souvent présenté comme la réponse à l’éloignement, ne comble pas l’écart. La téléconsultation est 3 fois moins utilisée que dans l’Hexagone, et le taux d’activation de Mon espace santé, de 35 % dans l’Hexagone, tombe à 22 % en Guadeloupe et en Martinique, 17 % en Guyane et 10 % à Mayotte. Le rapport y voit la marque d’un moindre accès numérique.
Ce que propose l’Assurance Maladie
Les mesures avancées suivent les constats poste par poste.
Sur l’alimentation
- alignement strict des taux de sucre sur ceux des produits hexagonaux
- lancement d’un grand plan diabète dans les DROM inspiré de celui mené à La Réunion
- relance du dispositif « Mission retrouve ton cap » avec revalorisation de la rémunération des professionnels impliqués
- action de sensibilisation à l’alcoolisation fœtale.
Sur la prévention
- extension des compétences des infirmiers pour le dépistage du cancer du col de l’utérus
- adaptation de la communication aux assurés des DROM avec les ARS
- coalition d’acteurs autour d’une campagne de vaccination HPV
- formation d’ambassadeurs thématiques au sein des communautés locales pour lever les tabous
- kits de dépistage des IST à domicile assortis de dispositifs d’aller-vers.
Sur l’organisation
- ouverture de l’accès au diagnostic des maladies vectorielles en laboratoire en période épidémique
- renforcement de Mon soutien psy avec une première séance possible en téléconsultation et une majoration des consultations dans les DROM
- développement des téléconsultations assistées par des infirmiers libéraux ainsi que l’implantation de télécabines, notamment dans les dispensaires et centres délocalisés.



