5,2 milliards d’euros par an : la facture alimentaire qui étrangle la Caraïbe

Avec son plan stratégique 2024-2028 publié en 2025, le Caribbean Agricultural Research and Development Institute (CARDI) dresse en 24 pages le portrait d’une région qui produit de moins en moins de ce qu’elle mange.

Pour rappel, l’institution fondée en 1974, est la seule structure identifiée par le Traité révisé de Chaguaramas pour conduire la recherche agricole dans la CARICOM.

Présente dans 14 pays, l’institution basée sur le campus de St Augustine de l’Université des West Indies dit servir directement une population de plus de 6,9 millions d’habitants. Le plan qu’elle publie ressemble est un signal d’alarme documenté.

5,2 milliards d’euros, le prix de la dépendance

La facture alimentaire annuelle de la région est estimée à six milliards de dollars américains, soit environ 5,2 milliards d’euros. La majorité des pays de la CARICOM sont importateurs nets de produits alimentaires, ce qui les rend, selon les termes du plan, « hautement vulnérables aux chocs externes » : conflits politiques, guerres, catastrophes naturelles.

La démonstration a déjà eu lieu. Le CARDI rappelle que la pandémie de COVID-19 puis le conflit russo-ukrainien ont provoqué des effets durables sur les prix alimentaires, la faim et la malnutrition dans toute la région.

Face à cela, les gouvernements de la CARICOM se sont engagés à réduire cette facture de 25 % d’ici 2025, l’initiative dite Vision 25 x 2025. Le document, publié l’année même de cette échéance, soutient l’objectif sans en dresser le bilan.

3 millions de personnes en insécurité alimentaire

Le plan s’appuie sur le 7e cycle de l’enquête CARICOM/Programme alimentaire mondial sur la sécurité alimentaire et les moyens de subsistance, mené début 2024. Le résultat : environ 3 millions de personnes en situation d’insécurité alimentaire modérée à sévère dans la Caraïbe anglophone et néerlandophone.

Le chiffre appelle une lecture en deux temps, et le CARDI ne l’esquive pas.

  • D’un côté, une baisse de 17 % par rapport à 2023.
  • De l’autre, un niveau qui reste supérieur de 78 % à celui du début de la pandémie en 2020.

Autrement dit, l’amélioration est réelle sans effacer la dégradation. Les personnes à faibles revenus et celles vivant avec un handicap ou une maladie chronique figurent parmi les plus touchées.

L’assiette caribéenne, la plus chère du monde

Voici l’une des données les plus contre-intuitives du document. En 2022, selon les chiffres de la FAO repris par le CARDI, le coût d’une alimentation saine était plus élevé en Amérique latine et dans la Caraïbe que partout ailleurs sur la planète : 4,56 dollars Parité de pouvoir d’achat (PPA) par jour, contre 3,74 en Afrique et 3,57 en Amérique du Nord et en Europe.

Manger sainement coûte donc plus cher dans la Caraïbe qu’en Europe. La conséquence est mécanique. Les produits importés, moins onéreux, sont aussi plus caloriques et plus riches en sucre, en graisses trans et en sel. Le CARDI établit le lien avec la prévalence des maladies non transmissibles, maladies cardiovasculaires, hypertension, cancer, diabète, qui constituent la première cause de mortalité dans de nombreux pays caribéens.

L’obésité infantile inquiète particulièrement l’institut, qui cite un rapport UNICEF consacré à l’Amérique latine et à la Caraïbe : chez les moins de 5 ans, la proportion est passée de 6,8 % (3,9 millions d’enfants) en 2000 à 8,6 % (4,2 millions) en 2022 ; chez les 5-19 ans, de 21,5 % (35 millions) en 2000 à 30,6 % (49 millions) en 2016. Plusieurs pays parlent désormais d’urgence de santé publique.

Le climat, variable de destruction

Le plan cite une estimation de la Banque interaméricaine de développement pour 2024 : les catastrophes naturelles liées au climat peuvent amputer le PIB caribéen de 3,6 %.

Températures élevées, précipitations erratiques, canicules, inondations, ouragans : le document décrit un facteur de déstabilisation permanent des systèmes alimentaires, qui perturbe à la fois la production, l’accès et la disponibilité des aliments.

Une agriculture qui vieillit et qui recule

Deux séries de chiffres racontent l’érosion du secteur. La contribution de l’agriculture au PIB est inférieure à 5 % aux îles Caïmans, à Trinnidad-and-Tobago, à Grenade et à Saint-Vincent-et-les-Grenadines. Elle oscille entre 8 % et 25 % au Guyana, en Jamaïque, en Haïti et à Belize. L’emploi agricole suit la même dispersion extrême : de 1,3 % de la population active aux îles Caïmans à 46 % en Haïti.

L’autre donnée est démographique. L’âge moyen des agriculteurs caribéens se situe entre 50 et 60 ans, avec un niveau d’éducation relativement faible qui freine l’adoption des outils numériques. Le CARDI est direct sur les causes du désintérêt des jeunes : l’agriculture reste associée au travail pénible, aux bas salaires et aux mauvaises conditions de travail. Les jeunes qualifiés et à l’aise avec la technologie ne la considèrent pas comme une carrière attractive.

La population de la CARICOM devrait atteindre 22 millions d’habitants d’ici 2050. Le plan reprend par ailleurs une estimation de la FAO : au rythme de consommation actuel, il faudra produire 70 % de nourriture en plus d’ici 2050 avec seulement 5 % de terres agricoles supplémentaires. La solution ne viendra donc pas de l’extension des surfaces, ce que le document formule sans détour : la clé n’est pas l’échelle, c’est l’efficience.

4 piliers, et un mot qui revient

La réponse du CARDI s’organise autour de 4 piliers stratégiques.

  • Le premier, les solutions agricoles innovantes portées par la technologie, constitue le cœur de métier de l’institut : combler les déficits de production, développer les chaînes de valeur des produits prioritaires identifiés par le Groupe de travail ministériel, propager des variétés résistantes au climat, élargir le programme régional sur les petits ruminants.
  • Le deuxième porte sur la communication, l’éducation du public et le plaidoyer, avec l’ambition de faire du CARDI le centre de connaissances de référence pour l’agriculture régionale.
  • Le troisième, la transformation numérique, vise l’efficacité interne autant que la maturité numérique du secteur.
  • Le quatrième, le renforcement institutionnel, aborde la mobilisation des ressources, le capital humain et les infrastructures.

Un mot revient avec insistance dans le document : sous-financement. Le CARDI écrit que la recherche et le développement agricoles, bien que reconnus comme un investissement stratégique à rendement court, moyen et long terme, « continuent d’être sous-financés ».

La formule apparaît deux fois, dans l’avant-propos du directeur exécutif et dans le corps du texte, assortie d’un avertissement : sans augmentation significative des investissements, les systèmes alimentaires de la région ne seront « tout simplement pas assez agiles » pour répondre aux défis.

Le quatrième pilier assume d’ailleurs explicitement l’objectif de réduire la dépendance de l’institut aux subventions gouvernementales, en développant des revenus propres par la formation, le conseil et les financements de donateurs non traditionnels.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.