La Grande Caraïbe expliquée, analysée et racontée autrement

Barbe Noire, Henry Morgan, Anne Bonny, Bartholomew Roberts : les pirates des Caraïbes occupent une place à part dans l’imaginaire mondial, entretenue par le cinéma, la littérature et le tourisme.
Cependant, il existe bien une histoire documentée, faite d’archives judiciaires, de récits de captifs, de correspondances coloniales et, depuis 40 ans, de fouilles sous-marines. Elle est moins romanesque que le mythe, souvent plus violente, et surtout beaucoup plus étroitement liée à la traite négrière et aux rivalités impériales dans la Grande Caraïbe.
Voici 10 figures majeures de la piraterie caribéenne, présentées dans l’ordre chronologique et non par ordre d’importance.
Un âge d’or né de la guerre et des convois d’argent
Les historiens situent le cœur de la piraterie caribéenne entre 1650 et 1730, période communément appelée âge d’or de la piraterie. Le Royal Museums Greenwich retient les années 1680 à 1720 pour le pic d’activité dans le monde atlantique. Entre 1706 et 1726, on estime à environ 2 400 le nombre d’hommes engagés dans la piraterie active dans la région.
Le phénomène est indissociable de la colonisation. La prise de la Jamaïque par les Anglais en 1655 crée à Port Royal un sanctuaire de flibustiers au milieu de l’empire espagnol. L’île de la Tortue, au nord-ouest d’Hispaniola, joue le même rôle pour les Français. Le mot boucanier vient d’ailleurs du français boucaner, fumer la viande, en référence aux chasseurs installés sur Hispaniola avant qu’ils ne portent leurs compétences vers la mer.
Les convois annuels qui rapportent l’argent américain vers l’Europe fournissent la cible économique. En temps de guerre, les couronnes délivrent des lettres de marque autorisant leurs capitaines à saisir les navires ennemis. Le retour de la paix laisse ensuite des équipages entiers sans emploi et avec des habitudes prises. La frontière entre corsaire mandaté et pirate hors la loi tient parfois à une signature.
Nassau, sur l’île de New Providence aux Bahamas, devient le port refuge le plus emblématique de cette bascule, avec une communauté organisée autour d’un code informel prévoyant l’élection et la révocation des capitaines. L’arrivée du gouverneur royal Woodes Rogers en 1718, muni du pardon royal, met fin à l’expérience. 9 pirates sont pendus à Nassau le 12 décembre 1718. Entre 1716 et 1726, les tribunaux de vice-amirauté prononcent entre 400 et 600 condamnations à mort.
1. François l’Olonnais, la terreur fabriquée de la Tortue (Tortuga)
De son vrai nom Jean-David Nau, né vers 1630 aux Sables-d’Olonne, il arrive dans la Caraïbe comme engagé au cours des années 1650, avant de rejoindre les flibustiers de la Tortue et de Saint-Domingue. En 1666, il conduit 8 navires et 440 hommes contre Maracaibo et Gibraltar, sur le lac de Maracaibo, et en rapporte plus de 260 000 pièces espagnoles. Il meurt vers 1669 dans le Darién, en actuel Panama.
Sa réputation de cruauté extrême, y compris l’épisode devenu proverbial où il aurait dévoré le cœur d’un prisonnier, provient presque exclusivement d’une seule source : le récit d’Alexandre Olivier Exquemelin, chirurgien embarqué avec les flibustiers, publié à Amsterdam en 1678. Ce texte fondateur reste la principale porte d’entrée sur la flibuste du XVIIe siècle. Il est aussi un ouvrage à succès, écrit pour un lectorat européen avide d’horreurs exotiques, ce qui invite à la prudence sur le détail des scènes.
2. Henry Morgan, le pirate devenu gouverneur
Né vers 1635 dans le Monmouthshire, au pays de Galles, Henry Morgan n’est pas un hors-la-loi : il opère sous lettres de marque délivrées par Thomas Modyford, gouverneur de la Jamaïque. Son parcours résume la logique impériale de l’époque. Puerto del Príncipe à Cuba en 1668, Portobelo en juillet 1668 pour un butin estimé entre 70 000 et 100 000 livres sterling, Maracaibo et Gibraltar en 1669, enfin Panama en janvier 1671 à la tête d’environ 1 200 hommes, ville prise et incendiée.
Le raid de Panama intervient après la signature du traité de Madrid, en juillet 1670, censé pacifier la Caraïbe et retirer les commissions de course. La crise diplomatique conduit à l’arrestation de Morgan en 1672. Loin d’être puni, il est fait chevalier par Charles II en novembre 1674 et renvoyé à la Jamaïque comme lieutenant-gouverneur. Il meurt le 25 août 1688 et reçoit des funérailles officielles avec salve de vingt-deux coups de canon. Sa tombe disparaît dans le tremblement de terre qui engloutit Port Royal en 1692.
3. Laurens de Graaf, dit Lorencillo, le flibustier des deux empires
Né vers 1653, probablement à Dordrecht en Hollande ou à Saint-Domingue, Laurens Cornelis Boudewijn de Graaf commence à opérer vers 1675 comme capitaine corsaire au service de la France. Les Néerlandais le surnomment le fléau des Indes occidentales, les Espagnols l’appellent Lorencillo. Les autorités anglaises de la Jamaïque le décrivent comme un pirate redoutable et nuisible.
Son fait d’armes le plus lourd est le sac de Veracruz en 1683, mené avec Nicolas van Hoorn et Michel de Grammont : 5 gros navires, 8 bâtiments plus légers, environ 1 300 hommes. L’opération se solde par l’enlèvement et la mise en esclavage de plus de 1 400 personnes d’ascendance africaine, rappel utile que la piraterie caribéenne est un rouage du système esclavagiste et non son contraire. Il attaque Campeche le 6 juillet 1685, épouse Anne Dieu-le-Veut en mars 1693 et meurt le 24 mai 1704, les sources divergeant sur le lieu.
4. Samuel Bellamy et le Whydah, le seul navire pirate authentifié
Né vers le 23 février 1689 en Angleterre, probablement dans le Devon, Samuel Bellamy ne commande qu’une année. Son équipage capture pourtant environ 53 navires. Fin février 1717, dans le passage du Vent, il s’empare après trois jours de chasse du Whydah Gally, un navire négrier construit à Londres en 1715 qui venait de transporter environ 500 captifs africains vers la Caraïbe. Bellamy en fait son vaisseau amiral.
Le 26 avril 1717, une tempête jette le Whydah à la côte au large de Cape Cod. Neuf hommes seulement survivent dans l’ensemble de la flottille. Barry Clifford localise l’épave en 1984 et remonte la cloche du navire à l’automne 1985, portant l’inscription « THE WHYDAH GALLY 1716 ». C’est le premier naufrage de pirate de l’âge d’or formellement authentifié. Les surnoms de prince des pirates et de Robin des Bois des mers, eux, n’apparaissent dans aucun document d’époque et lui ont été attribués après coup.
5. Barbe Noire, la mise en scène plus efficace que la violence
Edward Teach, dont le patronyme apparaît aussi sous les formes Thatch ou Thache, naît vers 1680, probablement à Bristol. Il rejoint l’équipage de Benjamin Hornigold vers 1716. En novembre 1717, il capture le négrier français La Concorde et le rebaptise Queen Anne’s Revenge, l’armant de 40 canons et de plus de 300 hommes.
En mai 1718, il bloque le port de Charles Town, en Caroline du Sud, et rançonne la ville en exigeant notamment des fournitures médicales. Il accepte le pardon royal en juin 1718 et s’installe à Bath, en Caroline du Nord, sous la protection du gouverneur Charles Eden, avant de reprendre la mer. Il est tué le 22 novembre 1718 à Ocracoke par un détachement commandé par le lieutenant Robert Maynard, touché par cinq balles et une vingtaine de coups de sabre. Sa tête est suspendue au beaupré du sloop de Maynard pour permettre le versement de la prime.
Le point le plus contre-intuitif est ailleurs : aucun récit vérifié ne permet d’établir qu’il ait tué ou blessé un seul de ses prisonniers avant son ultime combat. Sa barbe tressée de rubans et les mèches allumées glissées sous son chapeau relevaient d’une stratégie d’intimidation destinée à obtenir la reddition sans combat. L’épave du Queen Anne’s Revenge a été localisée en 1996 au large de Beaufort Inlet, livrant plus de 280 000 objets.
6. Anne Bonny, la femme que les archives refusent de nommer
Anne Bonny est mondialement connue et pourtant presque introuvable avant 1720. L’essentiel de sa biographie provient de l’ouvrage attribué au capitaine Charles Johnson, A General History of the Pyrates, publié en 1724, qui la dit née près de Cork en Irlande. Aucun acte de baptême irlandais correspondant n’a été retrouvé pour la fin du XVIIe siècle.
Ce qui est établi tient aux minutes du procès. Le 22 août 1720, elle participe avec Mary Read au vol du sloop William dans le port de Nassau et rejoint l’équipage de John Rackham, dit Calico Jack. Elle est capturée le 22 octobre 1720 près de la Jamaïque par le corsaire Jonathan Barnet, jugée le 28 novembre 1720 à Spanish Town, condamnée à mort, puis sursitaire après avoir invoqué sa grossesse. Aucun registre n’atteste son exécution. Un acte d’inhumation mentionne une « Ann Bonny » le 29 décembre 1733 dans la paroisse de Sainte-Catherine, en Jamaïque.
Rackham, lui, est pendu le 18 novembre 1720 à Port Royal, au terme d’une carrière de capitaine de 61 jours. Signalons au passage deux légendes tenaces : le surnom Calico Jack n’apparaît ni dans les sources primaires ni dans son procès, et le pavillon au crâne surmontant deux sabres croisés qu’on lui attribue ne repose sur aucun document d’époque.
7. Mary Read, l’autre condamnée de Spanish Town
Mary Read partage le banc des accusés d’Anne Bonny et le même déficit d’archives. Le procès de novembre 1720 fournit néanmoins un témoignage précieux, celui de Dorothy Thomas, ancienne captive, qui déclare que les deux femmes portaient des vestes d’homme et des pantalons longs, et qu’elle les avait identifiées comme des femmes à leur morphologie. Ce détail nourrit depuis 3 siècles la lecture de la piraterie comme espace de transgression des rôles assignés.
Mary Read meurt en prison vers avril 1721, avant toute exécution. Les registres funéraires confirment son décès. Tout ce qui circule au-delà, sur sa jeunesse ou sa vie intime, provient de récits tardifs et non de documents contemporains.
8. Bartholomew Roberts, le plus efficace de tous
De son vrai nom John Roberts, né le 17 mai 1682 à Casnewydd Bach dans le Pembrokeshire gallois, il est second sur le navire négrier Princess lorsque le pirate Howell Davis le capture en 1719 sur la Côte de l’Or et l’enrôle de force. Six semaines après la mort de Davis, l’équipage l’élit capitaine. Sa formule est restée : puisqu’il devait être pirate, autant être commandant plutôt que simple matelot.
Entre 1719 et 1722, il prend plus de 400 navires entre la Caraïbe, le Brésil et l’Afrique de l’Ouest, dont le portugais Sagrada Familia et ses 40 000 moidores d’or dans la baie de Bahia, et vingt-deux navires marchands d’un seul coup à Trepassey, à Terre-Neuve. Ses articles imposent le vote sur les décisions majeures, le partage égal des vivres et l’indemnisation des blessés. Il préférait le thé au rhum et détestait l’ivresse à bord.
Il est tué le 10 février 1722 au large du cap Lopez par une décharge de mitraille du HMS Swallow, commandé par Chaloner Ogle. Ses hommes l’immergent en armes, conformément à sa volonté. Sur 272 pirates capturés, 52 sont pendus. Ogle devient le seul officier de la Royal Navy anobli spécifiquement pour une action contre la piraterie. Cette date marque le début de la fin de l’âge d’or.
9. Jean Lafitte, le contrebandier de Barataria
Un siècle plus tard, la Grande Caraïbe produit une autre figure, plus ambiguë encore. Le lieu de naissance de Jean Lafitte reste incertain : la France, Saint-Domingue ou New York selon les sources, son frère Pierre revendiquant Bayonne. Dès 1805, il écoule des marchandises de contrebande à La Nouvelle-Orléans, puis installe vers 1810 une base dans la baie de Barataria, réseau de bayous idéal pour échapper aux douanes. En 1813, il se procure une lettre de marque de Carthagène dont il n’honore jamais les obligations.
En septembre 1814, il refuse l’offre britannique de citoyenneté et de terres contre son concours militaire. Ses canonniers participent à la bataille de La Nouvelle-Orléans en janvier 1815 aux côtés d’Andrew Jackson, qui cite nommément les capitaines Dominique et Beluche. Les grâces sont accordées le 6 février 1815. Lafitte fonde ensuite à Galveston une colonie qui compte plus de 2 000 habitants, jusqu’à son expulsion par l’USS Enterprise : il quitte l’île le 7 mai 1821 après y avoir fait mettre le feu. Il disparaît vers février 1823, vraisemblablement dans le golfe du Honduras.
L’image romantique du corsaire patriote doit être corrigée sur un point décisif. Après 1818, Lafitte exploite systématiquement les failles de la législation antiesclavagiste américaine, en association notamment avec Jim Bowie, pour revendre dans le Sud profond des personnes capturées à bord de navires négriers.
10. Roberto Cofresí, le dernier grand pirate de la Caraïbe
Roberto Cofresí y Ramírez de Arellano naît le 17 juin 1791 à Cabo Rojo, à Porto Rico. Il se lance dans la piraterie au début de 1823 et devient la figure dominante de la région, ainsi que la dernière grande cible des opérations antipiraterie menées aux Antilles. Il commande plusieurs navires de faible tirant d’eau, dont le sloop Anne. Au moins huit prises lui sont formellement attribuées, la tradition lui en prêtant plus de soixante-dix.
Sa chute mobilise une coalition inhabituelle. Le 5 mars 1825, dans la passe de Boca del Infierno, au large de la baie de Jobos, l’USS Grampus, le sloop San José y las Animas et le brigantin grand-colombien La Invencible piègent l’Anne. Le combat dure quarante-cinq minutes. Cofresí gagne la côte avant d’être arrêté. Il est fusillé à San Juan le 29 mars 1825 avec la plupart de ses hommes.
La postérité en a fait autre chose. À Porto Rico, la légende du bandit social qui volait aux riches pour donner aux pauvres s’est imposée au point d’être communément tenue pour un fait historique. Cofresí illustre parfaitement le mécanisme qui transforme, dans une société coloniale, un hors-la-loi exécuté par des puissances étrangères en héros identitaire.
Photo de couverture : montage avec photo Anne Bonny op Jamaica Gevangen. Description: Portrait of Anne Bonny of Jamaica firing a pistol and standing in front of ships. She also wears a bandoleer with pistols and a hatchet. Source creator: Defoe, Daniel, 1661?-1731. Source title: [General history of the robberies and murders of the most notorious pyrates. Dutch] Historie der engelsche zee-roovers … door Capiteyn Charles Johnson. Source place of publication: Tot Amsterdam. Source publisher: By Hermanus Uytwerf. Source date: 1725. Record number: 07168-5. Courtesy of the John Carter Brown Library



