« 25 by 2025+5 » : le pari caribéen pour sortir la région de sa dépendance alimentaire

La Communauté caribéenne (CARICOM) poursuit son objectif le plus ambitieux en matière agricole : réduire d’un quart la facture des importations alimentaires de la région, estimée à plus de 6 milliards de dollars américains.

Baptisée « Vision 25 by 2025 », puis prolongée sous le nom « 25 x 2025+5 », cette stratégie régionale mobilise 15 États membres, le secteur privé et des partenaires internationaux autour d’un même horizon : 2030.

Une dépendance alimentaire devenue insoutenable

Pendant des décennies, la Grande Caraïbe a importé l’essentiel de sa nourriture, une situation aggravée par les chocs de la pandémie de COVID-19 et par la guerre en Ukraine, qui ont fait exploser les prix des denrées et du fret.

Face à ce constat, les chefs de gouvernement de la CARICOM ont lancé l’initiative « 25 by 2025 », avec un objectif clair : réduire de 25 % la facture alimentaire régionale, alors évaluée à plus de 6 milliards de dollars, certaines sources l’estimant même au-delà de 10 milliards avec le fret inclus.

L’initiative est pilotée par le président du Guyana, Son Excellence le Dr Mohamed Irfaan Ali, chef de gouvernement responsable du portefeuille agriculture, diversification agricole et sécurité alimentaire au sein du « quasi-cabinet » de la CARICOM. Il s’appuie sur un Groupe de travail ministériel spécial sur la production alimentaire et la sécurité alimentaire (MTF), composé des ministres de l’Agriculture de la région, qui se réunit mensuellement pour orienter la transformation du système agroalimentaire.

Une échéance repoussée à 2030

L’objectif initial visait l’année 2025. Cependant, lors de la 48e réunion ordinaire de la Conférence des chefs de gouvernement de la CARICOM, tenue à la Barbade du 19 au 21 février 2025 sous la présidence de la Première ministre Mia Amor Mottley, les dirigeants ont acté une prolongation jusqu’en 2030. Le président Ali a justifié cette décision par les conséquences dévastatrices de l’ouragan Beryl sur le secteur agricole régional et par les perturbations persistantes des chaînes d’approvisionnement mondiales.

Toutefois, cette prolongation ne traduit pas un échec. Selon le président Ali, la région a enregistré une hausse d’environ 24 % de la production alimentaire entre 2022 et fin 2024, portée par des investissements dans les infrastructures : entrepôts frigorifiques, routes reliant les exploitations aux marchés, séchoirs solaires, ou encore installations laitières. Le secteur privé a lui aussi accru ses financements et ses prêts destinés à la chaîne de production alimentaire.

Des avancées concrètes sur le plan réglementaire

Au-delà des chiffres de production, l’initiative a permis des progrès institutionnels notables. L’ambassadeur David Prendergast, directeur des programmes sectoriels au Secrétariat de la CARICOM, a détaillé en mai 2025 plusieurs jalons : l’adoption de la Politique commerciale pour les animaux et produits animaux (TPAAP), la Politique régionale de santé agricole et de sécurité sanitaire des aliments, des lignes directrices sanitaires et phytosanitaires (SPS) couvrant dix-neuf produits agricoles sensibles, ainsi qu’un mécanisme alternatif de règlement des différends SPS.

La région s’est également dotée d’un produit d’assurance agricole régional, d’un fonds de 100 millions de dollars américains dédié à l’agriculture régionale et de la Caribbean Food Systems Investment Initiative (CFSII). Un système régional d’information électronique sur le marché agricole est en cours de déploiement, tout comme une stratégie régionale pour la jeunesse en agriculture et un conseil consultatif dédié, destinés à attirer une nouvelle génération d’agriculteurs.

Le Guyana, locomotive régionale

Parmi les États membres, le Guyana s’impose comme le fer de lance de l’initiative. Le pays a fait passer son budget agricole de 18,4 milliards de dollars guyaniens en 2020 à 104,6 milliards dans le budget 2026, un effort consacré aux routes agricoles, aux unités de transformation, à l’amélioration des semences et à la modernisation des filières traditionnelles comme le riz et le sucre.

En 2025, le pays a atteint 88 % de ses objectifs de production pour les cultures non traditionnelles et a réalisé ses premières livraisons commerciales majeures, notamment des chips de manioc et de la pulpe de mangue vers Antigua, ainsi que du maïs, du soja et de la volaille vers la Barbade.

Le Guyana est aujourd’hui considéré comme le seul pays de la région autosuffisant dans l’ensemble des catégories alimentaires clés, suivi par la Barbade, le Belize, la Jamaïque et le Suriname.

Néanmoins, tous les États membres n’avancent pas au même rythme. Des îles plus petites, comme Saint-Kitts-et-Nevis ou Saint-Vincent-et-les-Grenadines, peinent à atteindre leurs cibles, freinées notamment par le manque de terres cultivables.

Une stratégie regardée au-delà de la Caraïbe

L’initiative caribéenne a récemment attiré l’attention d’experts internationaux. Un rapport spécial du Panel international d’experts sur les systèmes alimentaires durables (IPES-Food), publié en 2026 et consacré aux nouvelles géopolitiques de l’alimentation, cite la CARICOM comme un exemple d’approche coopérative pour bâtir ce que le rapport appelle une « autosuffisance résiliente », combinant capacité à encaisser les chocs et réduction de la dépendance aux importations. Un signal qui confirme que, dans un contexte mondial marqué par les tensions commerciales et le changement climatique, la voie tracée par la Caraïbe intéresse bien au-delà de ses propres frontières.

D’ici 2030, l’enjeu pour la CARICOM sera de transformer ces avancées institutionnelles et ces premiers succès nationaux en une véritable autonomie alimentaire partagée, en particulier pour les économies insulaires les plus vulnérables de la région.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.