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La chaleur tue sans canicule : 979 décès en Guadeloupe en 9 ans

Santé publique France a publié en avril 2026 une étude qui manquait aux Outre-mer : l’estimation de la mortalité attribuable à la température en Guadeloupe, en Martinique, en Guyane, à La Réunion et à Mayotte.
Signé par Mathilde Pascal, Vérène Wagner et Magali Corso, relu par Pierre Masselot de la London School of Hygiene and Tropical Medicine, ce rapport de 37 pages répond à une priorité inscrite dans le troisième plan national d’adaptation au changement climatique.
Il porte sur 125 370 décès toutes causes survenus entre 2014 et 2022, croisés avec les relevés d’une station météorologique de référence par département, dont Le Raizet en Guadeloupe et Fort-de-France Dessay en Martinique.
Son résultat le plus marquant concerne l’archipel guadeloupéen, où la chaleur pèse plus lourd que partout ailleurs dans les outre-mer.
Une courbe en U, dans tous les territoires
La méthode repose sur des séries temporelles multicentriques, un protocole commun appliqué à chaque département, puis combiné dans une méta-analyse produisant des estimations recentrées territoire par territoire.
11 indicateurs météorologiques ont été testés, de la température moyenne au heat index en passant par la température apparente. La température maximale journalière a été retenue comme l’indicateur le plus performant selon le critère d’information d’Akaike, et le plus simple à interpréter.
Dans les 5 territoires, la relation entre température et mortalité prend une forme en U : le risque de décès augmente aussi bien quand la température maximale passe sous la médiane que quand elle la dépasse. Rapporté à l’ensemble des Outre-mer, le risque de décès est 1,18 fois plus élevé au premier percentile de température qu’à la médiane, et 1,12 fois plus élevé au 99e percentile.
La ligne de partage se situe très haut. La température associée au risque minimal de mortalité s’établit à :
- 29,8°C en Guadeloupe
- 29,6°C en Martinique
- 30,2°C en Guyane
- 29,1°C à La Réunion
- 30,7°C à Mayotte.
Chez les moins de 65 ans, cette température optimale est environ un degré plus élevée que chez les 65 ans et plus.
Guadeloupe : 979 décès liés aux jours chauds, 3,1 % de la mortalité
C’est dans le décompte des décès attribuables que la Guadeloupe se détache. Sur la période 2014-2022, 979 décès y sont attribuables aux journées dont la température maximale dépassait la médiane, avec un intervalle de confiance allant de 380 à 1 545. Cela représente 3,1 % de la mortalité totale du territoire, la fraction la plus élevée de tous les outre-mer.
L’impact se concentre sur les personnes âgées. Chez les 65 ans et plus, 1 023 décès sont attribuables à la chaleur en Guadeloupe, soit 4,2 % de leur mortalité totale, et le rapport identifie explicitement ce groupe comme celui où les impacts sont les plus importants de l’ensemble des territoires étudiés. Les journées les plus extrêmes, au-delà du 99e percentile, expliquent à elles seules 93 décès.
Les risques relatifs guadeloupéens confirment cette hiérarchie. Au 99e percentile de température maximale, à 32,9°C contre 30,4°C à la médiane, le risque de décès est multiplié par 1,28 chez les 65 ans et plus et par 1,27 chez les femmes, alors qu’il n’est pas significativement différent chez les moins de 65 ans.
En Martinique, les 280 décès estimés pour les jours chauds s’accompagnent d’un intervalle de confiance qui inclut zéro, ce qui interdit de conclure. L’effet du froid relatif y est en revanche significatif, avec 601 décès attribuables, soit 1,9 % de la mortalité totale.
Le froid tropical, un résultat que les auteurs assument mal expliquer
Sur l’ensemble des Outre-mer, les journées plus froides que la médiane sont associées à 2 299 décès sur neuf ans, soit 1,8 % de la mortalité totale, contre 1 805 décès pour les journées plus chaudes, soit 1,4 %. L’essentiel de cet effet du froid vient de La Réunion, avec 1 326 décès et 2,9 % de la mortalité totale. En Guadeloupe, les impacts du froid sont plus faibles et non significatifs sur une grande partie des températures inférieures à la médiane.
Les auteurs ne cherchent pas à surinterpréter ce résultat. Ils écrivent que l’interprétation de l’effet des températures inférieures au 50e percentile est plus délicate, faute de preuve d’un mécanisme physiologique de type froid pour les gammes de températures observées sous les tropiques. Ils avancent l’hypothèse d’un effet reflétant des comportements, ou médié par des pathologies infectieuses ou cardiovasculaires, sans trancher.
Un argument les gêne d’ailleurs : les risques liés au froid sont équivalents chez les 15-64 ans et chez les 65 ans et plus, et plus élevés chez les hommes, ce qui cadre mal avec l’hypothèse d’un stress fragilisant les plus vulnérables.
Quelques degrés suffisent
Le point le plus contre-intuitif du rapport tient à l’amplitude des écarts en jeu. Les distributions de températures dans les outre-mer sont peu étendues, et la différence entre les journées les plus extrêmes et les journées médianes ne dépasse pas quelques degrés. En Guadeloupe, la médiane s’établit à 30,4 °C et le 99e percentile à 32,9 °C.
Les auteurs en tirent une conclusion opérationnelle : une faible différence de température peut être associée à une augmentation conséquente du risque de mortalité, sans qu’il y ait la perception d’une chaleur exceptionnelle. Autrement dit, la surmortalité liée à la chaleur ne se manifeste pas nécessairement lors d’épisodes ressentis comme caniculaires, ce qui complique la construction d’un système d’alerte fondé sur l’exceptionnalité.
Des risques plus faibles qu’en France hexagonale, une vulnérabilité sociale plus forte
La comparaison avec l’Hexagone livre un contraste que le rapport commente longuement. Pour une température moyenne passant du 50e au 99,9e percentile, le méta-risque atteint 1,14 dans les outre-mer contre 1,34 dans les départements hexagonaux. Les auteurs attribuent cette différence à une exposition distincte, les températures très élevées étant moins fréquentes dans les outre-mer, ainsi qu’à des comportements et des structures démographiques différents.
Comparé à l’étude précédente de Santé publique France, portant sur la période 2000-2015 et sur des zones urbaines restreintes, le risque apparaît également en baisse, de 1,31 à 1,14. Les auteurs y voient toutefois davantage un effet de l’échelle d’analyse, désormais départementale et donc moins précise sur la mesure de l’exposition, qu’une évolution réelle.
Le rapport insiste en revanche sur les facteurs de vulnérabilité qui peuvent exacerber l’impact de la chaleur dans ces territoires.
- La grande pauvreté, définie par la combinaison de faibles revenus et de privations matérielles et sociales sévères, varie de 10 % en Martinique à 29 % en Guyane, contre 2 % dans l’Hexagone.
- Les logements précaires ou en surpeuplement y sont fréquents.
- Aux Antilles, le document relève un nombre important de personnes de 60 ans et plus en mauvaise santé, en perte d’autonomie et renonçant aux soins, dont la majorité vit à domicile et plus d’un tiers seules.
- La mortalité toutes causes confondues y est par ailleurs plus élevée que dans l’Hexagone, notamment pour les causes cardiovasculaires, respiratoires et endocriniennes, toutes identifiées comme à risque face à la chaleur.
Les auteurs concluent sur une orientation double : un système d’alerte et une prévention ciblée sur les événements les plus extrêmes, complétés par des mesures structurelles portant sur l’état de santé général de la population, les conditions de logement, la réduction des expositions et l’accès aux soins.



