Décarboner le Nord, extraire au Sud : la mécanique des nouvelles injustices environnementales

L’Institut des Amériques a publié « Stratégies internationales et justice environnementale. Europe – Amérique latine – Caraïbes », un ouvrage de 200 pages coordonné par l’économiste Catherine Aubertin (IRD) et le géographe Pierre Gautreau (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne).

Issu du colloque des 4 et 5 juin 2025 tenu dans le cadre de la Semaine de l’Amérique latine et des Caraïbes, il examine trois terrains où se joue la justice environnementale : l’extractivisme vert, les outils de gouvernance de la nature et la bioéconomie amazonienne. Le constat central est sévère.

20 ans d’espoirs déçus

Les deux coordinateurs ouvrent l’ouvrage par un exercice de projection rétrospective. Un public latino-américain, caribéen et européen réuni il y a vingt ans autour du même intitulé aurait misé sur un desserrement de la dépendance extractiviste, sur des gouvernements progressistes capables de réguler les grands acteurs miniers, sur une Europe inspirante en matière de droit de l’environnement.

Le bilan dressé en 2026 diffère nettement. L’affirmation de la Chine n’a joué ni en faveur de la régulation ni de la conservation en Amérique latine. Plusieurs gouvernements de la région ont fait de la dérégulation environnementale un instrument de conquête du pouvoir.

Du côté européen, le Green Deal se détricote et les avancées en matière de rapport de durabilité, qui visaient à mesurer les impacts des entreprises sur la société et l’environnement au même titre que la comptabilité financière, sont décrites comme balayées. Les auteurs parlent d’un « renouvellement des injustices environnementales au XXIe siècle, inscrites dans des rapports internationaux toujours asymétriques ».

L’hydrogène vert et le lithium, nouveaux fronts extractifs

La première partie documente la manière dont la décarbonation européenne réactive des asymétries anciennes. Le Critical Raw Materials Act adopté en 2024 fixe des objectifs quantifiés de production, de transformation et de recyclage au sein de l’Union, tout en organisant la diversification des fournisseurs extérieurs.

Depuis 2023, des mémorandums d’entente sur le lithium et le cuivre ont été signés avec l’Argentine et le Chili, et un accord commercial intérimaire incluant un chapitre spécifique sur l’énergie et les matières premières a été ratifié avec le Chili fin 2024.

La géographe Marie Forget rappelle que le sous-continent a pourtant produit des propositions inverses, à l’image du projet équatorien Yasuní-ITT, qui proposait de laisser sous terre 846 millions de barils de pétrole en échange d’un dédommagement international, projet entériné par référendum en 2023.

Le sociologue uruguayen Daniel Pena analyse pour sa part les projets d’hydrogène vert de son pays comme le prolongement d’un « extractivisme vert » adossé aux corridors maritimes vers Rotterdam, avec des communautés locales dénonçant l’absence de consultation.

Le commerce international, verrou des politiques écologiques

La deuxième partie s’attaque aux instruments. L’économiste Maxime Combes rappelle que l’article 3.5 de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques de 1992 enjoint aux négociateurs de ne pas créer d’entraves déguisées au commerce international. La primauté commerciale est donc inscrite dès l’origine.

L’exemple qu’il choisit est parlant. En 2018, la Colombie a instauré un droit de douane supplémentaire pour protéger ses producteurs de pommes de terre face aux importations européennes de frites surgelées. La mesure a été jugée contraire à l’accord de libre-échange UE-Colombie, invalidée par l’organe de règlement des différends de l’Organisation mondiale du commerce, puis retirée.

Concernant l’accord UE-Mercosur, il relève que la seule mesure miroir négociée par l’Union porte sur le bœuf produit en parcs d’engraissement en Nouvelle-Zélande, pays qui n’en possède pas, tandis qu’aucune disposition équivalente ne s’applique aux pays du Mercosur, où ces élevages existent.

Déforestation importée : le règlement européen face au terrain péruvien

L’avocate Patricia Cuba-Sichler consacre sa contribution au règlement européen 2023/1115 sur la déforestation importée, premier texte mondial visant la déforestation liée à l’agriculture. La déforestation représente 11 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre selon le GIEC, et l’expansion agricole explique près de 90 % de la déforestation mondiale.

Son analyse du cas péruvien met en évidence un décalage brutal entre l’exigence réglementaire et la réalité des filières. Le Pérou compte environ 100 000 producteurs de cacao et 223 000 producteurs de café, dont plus de 80 % des caféiculteurs exploitent entre un et cinq hectares, avec un taux d’organisation en coopératives d’à peine 30 %.

Le règlement exige des coordonnées de géolocalisation à six décimales, soit une précision de 11 centimètres, quand un téléphone portable atteint 5 à 10 mètres. À ces obstacles techniques s’ajoute la loi péruvienne n° 31973 de janvier 2024, qui facilite le passage d’un régime forestier à un régime agricole et fragilise les droits territoriaux des peuples autochtones.

L’autrice pointe un risque documenté : une contrainte européenne mal calibrée pourrait pousser de petits producteurs vers les cultures illégales, comme cela s’est produit dans la région de Puno après l’épidémie de rouille du café de 2013. Le Conseil européen a annoncé fin 2025 une révision ciblée du règlement et un nouveau report, l’obligation réelle pour les entreprises étant désormais attendue pour fin 2026.

Crédits biodiversité et TFFF : la finance en renfort

L’économiste Alain Karsenty décortique la Tropical Forest Forever Facility, proposition brésilienne annoncée officiellement à la COP30 de Belém en novembre 2025. Le montage vise 25 milliards d’euros d’apports publics couvrant 20 % du capital et portant l’intégralité du risque, complétés par 100 milliards d’euros de prêts d’investisseurs institutionnels et privés, pour un paiement annuel espéré de 4 euros par hectare de forêt conservée.

En mars 2026, le total des engagements atteignait environ 6,5 milliards d’euros. La Norvège conditionne ses 3 milliards sur dix ans à une masse critique de 10 milliards fin 2026 et plafonne sa part à 20 % du mécanisme. L’Allemagne annonce environ un milliard d’euros sur dix ans, la France environ 500 millions d’ici 2030, sous réserve d’un cadre de gouvernance et de traçabilité approprié.

La question finale posée par l’auteur reste ouverte : ces rémunérations serviront-elles à réformer les moteurs de la déforestation, ou constitueront-elles une ressource subalterne pour des gouvernements peu désireux de changer de modèle ?

Sylvie Goulard présente de son côté l’International Advisory Panel on Biodiversity Credits, né du Cadre mondial de Kunming-Montréal de 2022 et lancé au Sommet de Paris de juin 2023 par les autorités françaises et britanniques. Ce panel d’une trentaine de personnalités associe financiers, universitaires, ONG et représentants des peuples autochtones et des communautés locales.

La bioéconomie amazonienne, entre promesse et capture

La troisième partie oppose deux définitions de la bioéconomie. La stratégie européenne y voit une substitution aux matières premières critiques, un moyen de réduire la dépendance aux importations fossiles. La stratégie brésilienne de 2024 la définit comme un modèle de développement fondé sur des valeurs d’équité, d’éthique et d’inclusion.

Henrique dos Santos Pereira, directeur de l’Institut national de recherche amazonienne, expose les obstacles concrets.

  • Le premier tient au risque de capture par les économies illégales : dans certaines régions, l’orpaillage au mercure a vidé les projets de filière durable en attirant la jeunesse locale.
  • Le deuxième tient à la reproduction, sous étiquette verte, des logiques d’intensification à dépasser, résumé par une formule directe : ne pas remplacer le soja par l’açaí.

Un programme de cartographie mené par l’Université fédérale d’Amazonie a recensé 2 028 coopératives amazoniennes actives dans la bioéconomie et 408 infrastructures de science et technologie, capital social que le chercheur estime largement sous-mobilisé.

Ce diagnostic sur l’orpaillage illégal entre en résonance directe avec la situation guyanaise, alors même que le territoire ne fait pas l’objet d’une contribution dans l’ouvrage.

Une Caraïbe nommée, peu traitée

Le titre du colloque et de l’ouvrage associe explicitement l’Europe, l’Amérique latine et les Caraïbes. Les études de cas rassemblées portent en réalité sur le Chili, l’Uruguay, le Brésil, le Pérou, l’Équateur, la Colombie, l’Argentine et le Mercosur. Aucune contribution ne prend pour terrain un territoire caribéen insulaire.

Cette absence mérite d’être relevée sans procès d’intention, tant les mécanismes décrits concernent directement le bassin : dépendance aux exportations de matières premières, filières agricoles atomisées confrontées à des exigences européennes de traçabilité, financements de la conservation adossés aux marchés. Les instruments analysés ici s’appliqueront demain aux producteurs caribéens de cacao, de café et de bois.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.