Haïti : la facture de la stabilité s’élèverait à 2,24 milliards d’euros

Trois documents permettent aujourd’hui de mesurer, chiffres à l’appui, l’ampleur de l’engagement interaméricain en Haïti et la distance qui sépare encore les intentions des décaissements.

  • Le premier est la feuille de route « Vers une feuille de route dirigée par Haïti pour la stabilité et la paix », publiée en octobre 2025 par le Secrétariat général de l’Organisation des États Américains (OEA) avec la République d’Haïti et la CARICOM, élaborée avec l’appui des Nations unies.
  • Le deuxième est la déclaration conjointe de 32 États membres de l’OEA, signée à Washington le 9 septembre 2025 et distribuée au Conseil permanent sous la cote CP/INF.10682/25.
  • Le troisième est le communiqué F-096/26 du 3 septembre 2026, qui rend compte du rapport présenté au Conseil permanent par le Secrétaire général Albert R. Ramdin au retour d’une délégation de haut niveau dépêchée à Port-au-Prince du 16 au 19 août.

Lus ensemble, ces textes racontent une année de diagnostic partagé, d’unanimité diplomatique et de financement encore fragmentaire.

Un pays réduit à ses statistiques

La feuille de route ouvre par une série de données que la lecture rend difficilement supportables.

  • Les gangs armés contrôlent environ 90 % de Port-au-Prince.
  • En 2024, les violences armées ont tué plus de 5 600 personnes.
  • Haïti compte 1,3 million de déplacés internes, soit 1 % des 122,1 millions de personnes déplacées dans le monde, pour une population sans commune mesure avec ce total. Le pays devient ainsi celui qui compte le plus grand nombre de déplacés internes par habitant au monde en raison des violences criminelles. Un quart de ces déplacés sont des enfants.

Les autres indicateurs prolongent le tableau.

  • Près de 4,7 millions de personnes se trouvent en insécurité alimentaire aiguë.
  • Plus de 60 % de la population n’a pas accès à une eau propre.
  • Seuls 30 % accèdent à des services de santé de base, et moins de 25 % des installations sanitaires sont opérationnelles dans les zones critiques.
  • Deux millions d’enfants sont déscolarisés, 300 établissements scolaires ont été détruits.
  • Le chômage dépasse 40 %, l’inflation excède 25 %,.
  • Près de 40 % des Haïtiens vivent avec moins de 1,85 euro par jour.

Un an plus tard, le communiqué du 3 septembre 2026 actualise ces repères et confirme la dégradation. Les gangs contrôlent désormais entre 80 et 90 % de la capitale, le nombre de déplacés atteint 1,47 million, et 6,4 millions de personnes ont besoin d’une aide humanitaire.

5 piliers, un chiffrage

La feuille de route structure la réponse internationale autour de 5 piliers :

  • stabilisation de la sécurité
  • consensus politique et appui à la gouvernance
  • processus électoraux et légitimité institutionnelle
  • réponse humanitaire
  • développement durable et progrès économique.

Le calendrier court du quatrième trimestre 2025 au troisième trimestre 2028.

Le chiffrage total avoisine 2,24 milliards d’euros. La répartition est éclairante.

  • La sécurité absorbe 1,15 milliard d’euros, soit un peu plus de la moitié de l’enveloppe.
  • L’humanitaire suit avec 783 millions d’euros.
  • Le développement durable est doté de 221 millions d’euros, calés sur les approbations brutes de la Banque interaméricaine de développement pour 2023-2024.
  • Le pilier électoral reçoit 90 millions d’euros.
  • Le consensus politique et l’appui à la gouvernance se contentent de 4,4 millions d’euros.
  • Une éventuelle mission spéciale et un représentant spécial de l’OEA représenteraient 8,6 millions d’euros supplémentaires.

Le document précise que ces montants ne recouvrent pas la totalité des besoins et qu’ils reflètent des projections préliminaires appelées à être révisées.

Le précédent de la mission kényane

La partie la plus instructive du diagnostic concerne l’échec relatif du dispositif antérieur. La Mission multinationale d’appui à la sécurité, autorisée par la résolution 2699 du Conseil de sécurité et dirigée par le Kenya, reposait sur des contributions volontaires.

Selon les chiffres cités par le Secrétaire général des Nations unies et repris dans la feuille de route, le fonds fiduciaire disposait de 95,6 millions d’euros de contributions volontaires, dont 41,4 millions d’euros restaient non affectés. Sur les 2 500 soldats prévus, 40 % seulement étaient effectivement déployés.

Ce constat a nourri la refonte du dispositif. En septembre 2025, le Conseil de sécurité adopte la résolution 2793, qui crée la Force de répression des gangs pour une durée initiale de douze mois en remplacement de la mission kényane, et charge le Secrétaire général de créer le Bureau d’appui des Nations unies en Haïti. L’OEA se positionne en soutien logistique et technique à travers son programme SECURE-Haïti, en évitant explicitement toute duplication de mandat.

32 États, un message unique

La déclaration du 9 septembre 2025 constitue le volet politique de cette architecture. 32 États membres de l’OEA, des Bahamas à l’Uruguay, du Canada au Brésil, y compris Haïti et les États-Unis, y appuient la création du Bureau d’appui des Nations unies et la transition vers une nouvelle force. Le texte rend hommage au Kenya ainsi qu’aux Bahamas, au Belize, au Salvador, au Guatemala et à la Jamaïque pour leurs contributions en personnel.

La formule de clôture ne laisse aucune ambiguïté sur l’urgence ressentie : « Haïti ne peut attendre. Le moment d’une action décisive et coordonnée est venu. »

Le 13 décembre en ligne de mire

Le communiqué de septembre 2026 déplace le centre de gravité vers l’échéance électorale. Le Secrétaire général Ramdin qualifie la sécurité et les élections de priorités les plus urgentes et les plus étroitement liées du pays, et estime que les préparatifs en vue du scrutin prévu le 13 décembre doivent être accélérés.

Le chiffre à retenir est celui du déficit de cartes d’identification, estimé à environ un million.

L’accord de coopération signé entre l’OEA et le Japon, doté de 2,6 millions d’euros, financera l’acquisition de 350 000 cartes biométriques et l’élargissement des services mobiles d’enregistrement. Autrement dit, le financement acquis couvre environ un tiers du déficit identifié. Le Secrétaire général appelle d’ailleurs les autres partenaires internationaux à compléter cet effort.

L’OEA confirme par ailleurs avoir reçu une invitation à déployer une mission d’observation électorale. La feuille de route prévoyait une mission d’experts de 20 membres, dont un noyau de 5 spécialistes de l’organisation des scrutins, des technologies, de la justice et des violences électorales, épaulés par 4 responsables de la sécurité.

Deux autres annonces méritent attention.

  • L’adhésion d’Haïti à la CAF, Banque de développement de l’Amérique latine et des Caraïbes, facilitée par l’OEA, ouvre au pays un accès à environ 145 millions d’euros de financements, de coopération technique et d’outils de développement.
  • Un accord avec l’ONG brésilienne Viva Rio vise la création de perspectives pour les jeunes et les femmes touchés par la violence.

L’écart qui reste à combler

La comparaison des trois documents fait apparaître une constante.

  • Le pilier électoral est chiffré à 90 millions d’euros dans la feuille de route ; un an plus tard, l’accord public le plus tangible s’élève à 2,6 millions d’euros.
  • Le besoin sécuritaire est évalué à 1,15 milliard d’euros ; le fonds fiduciaire du dispositif précédent plafonnait à 95,6 millions d’euros, dont une part importante non affectée.

La ministre haïtienne des Affaires étrangères et des Cultes, Raina Forbin, a formulé cette tension en une phrase lors de la même séance du Conseil permanent : « Nous devons maintenant passer de la solidarité à l’action, des engagements à leur mise en œuvre et des promesses aux résultats. »

La Secrétaire générale de la CARICOM, Carla Barnett, a pour sa part rappelé que l’objectif demeure de permettre au peuple haïtien de se concentrer sur la planification à long terme des investissements, la création d’emplois et l’accès aux services sociaux essentiels.

Le prochain rendez-vous est connu : le 13 décembre.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.