Diplomatie du clavier : quand le président du Salvador s’adresse au peuple haïtien en créole…

Le 29 octobre, le président salvadorien Nayib Bukele a publié sur X un message rédigé entièrement en créole haïtien, adressé directement à la population d’Haïti.

Objectif : justifier le déploiement de plus de 2 000 soldats salvadoriens dans le pays, après l’enlèvement de quatre militaires de son pays par des gangs.

Un message « au peuple haïtien »

Le post a été publié alors que le Salvador achevait le déploiement de ses troupes sur le sol haïtien. Il a dépassé le million de vues en quelques heures.

Le président salvadorien y écarte toute idée d’invasion. Il assure que son pays ne cherche ni à dominer Haïti ni à s’emparer de ses richesses, et présente l’opération comme destinée à retrouver les quatre techniciens de l’aviation disparus et à combattre les gangs. Se présentant comme le dirigeant d’un pays modeste en développement, il affirme vouloir contribuer à mettre fin aux violences qui empêchent la population haïtienne de vivre en sécurité.

Nayib Bukele insiste aussi sur le coût de l’opération : le Salvador en financerait environ 90 %, malgré l’appui logistique de certains partenaires. Il oppose les objectifs de son pays à toute logique de profit, en affirmant que les Salvadoriens ne sont pas venus pour gagner de l’argent mais pour combattre « les méchants ».

Un parallèle avec le Salvador et un appel religieux

Pour légitimer son intervention, le chef de l’État établit un parallèle entre la situation haïtienne et les violences qu’a connues son propre pays : homicides, peur, défiance envers les responsables politiques. Il présente les résultats de sa politique contre les gangs comme un argument, affirmant que le Salvador est devenu le pays le plus sûr du continent.

Le message se conclut sur une tonalité religieuse. Nayib Bukele invite les Haïtiens à faire confiance au Salvador et à prier pour leur pays, en citant le deuxième livre des Chroniques (7:14), avant de lancer : « Aidez-nous à aider Haïti ». Il précise que l’engagement salvadorien reste temporaire, sans toutefois fixer de date de retrait. Le média haïtien Juno7 relève que le message ne détaille ni le budget total de l’opération ni les critères permettant de juger ses objectifs atteints.

À l’origine, une embuscade près de Port-au-Prince

Cette prise de parole s’inscrit dans une crise ouverte le 18 octobre. Ce jour-là, un convoi soutenu par l’ONU a été attaqué aux explosifs et par le feu à la sortie de Port-au-Prince, visant un véhicule qui transportait quatre aviateurs salvadoriens. Ces hommes participaient à la Force de répression des gangs (FRG), mission internationale soutenue par les Nations unies. Selon Nayib Bukele, ils étaient chargés d’évacuations médicales et non de combat, et ont été enlevés au retour d’un achat de nourriture.

Le 21 octobre, le président salvadorien avait déjà utilisé le créole, cette fois pour s’adresser directement aux chefs de gangs. Il y affirmait que le Salvador avait « fini » avec ses propres gangs et pouvait faire de même en Haïti. Il exigeait le retour des quatre hommes vivants, en menaçant les ravisseurs d’une intensification des opérations.

Le 28 octobre, le gouvernement salvadorien a annoncé le déploiement de plus de 2 000 militaires. Le même jour, Nayib Bukele s’est entretenu par téléphone avec le Premier ministre haïtien Alix Didier Fils-Aimé ; les deux dirigeants ont réaffirmé leur volonté de renforcer la coordination bilatérale dans le cadre de la FRG.

Une enquête toujours en suspens

Le sort des quatre militaires reste incertain. Le 24 octobre, Nayib Bukele a affirmé que les restes humains retrouvés en Haïti n’appartenaient pas aux disparus. Le 25 octobre, Wilson Joseph, chef du gang 400 Mawozo, a diffusé une vidéo affirmant que les quatre techniciens avaient été tués par le gang Chèn Méchan à la suite d’une « erreur ». Cette version n’a pas été confirmée par les autorités salvadoriennes.

Côté gangs, la réponse a pris la forme de vidéos de défi. Le chef de gang Krisla a reconnu la supériorité technologique et militaire de la FRG tout en promettant de combattre jusqu’au bout, et a accusé Nayib Bukele d’être venu protéger son argent au prix de la vie de ses soldats.

Le créole, un choix politique

Le choix de la langue n’a rien d’anodin. Le créole est, avec le français, l’une des deux langues officielles d’Haïti, et la langue parlée par l’ensemble de la population. En s’adressant aux Haïtiens dans leur langue, sans passer par les canaux diplomatiques traditionnels, Nayib Bukele cherche à établir un lien direct avec l’opinion haïtienne.

Un nouvel acteur dans un paysage sécuritaire fragmenté

L’arrivée massive des troupes salvadoriennes modifie les équilibres. Pour CNN, ce déploiement constitue une inconnue supplémentaire à Port-au-Prince, où les lignes de front évoluent sans cesse entre des dizaines de gangs, de groupes anti-gangs, de forces étrangères, de milices de quartier et de mercenaires. La chaîne souligne que la mission et le mandat de ces soldats restent opaques.

Le modèle Bukele lui-même divise. Salué pour sa fermeté contre le crime organisé, le président salvadorien est aussi accusé par des organisations humanitaires de violations des droits humains et de dérive autoritaire. w

L’intervention intervient en outre dans une période charnière. L’ONU vient de prolonger de 6 mois le mandat de la FRG, jusqu’au 31 mars 2027, tandis que le Conseil électoral provisoire a fixé le premier tour de la présidentielle et des législatives au 18 juillet 2027.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.