Amérique latine et Caraïbe en chiffres : la région avance, sans jamais combler l’écart avec les économies avancées

La Banque interaméricaine de développement a publié « From Evidence to Impact: Latin America and the Caribbean in numbers », le recueil statistique tiré de son Data Wall présenté lors des Assemblées annuelles 2026 à Asunción, au Paraguay.

Le document rassemble, en huit chapitres, les indicateurs qui décrivent l’état de la région : énergie et infrastructures, santé et éducation, catastrophes et environnement, marché du travail, croissance et productivité, accès aux opportunités, fiscalité et protection sociale, perspectives économiques.

La lecture d’ensemble dessine une trajectoire constante : la région avance sur presque tous les fronts, sans jamais combler l’écart avec les économies avancées.

L’énergie, une avance réelle et un réseau inachevé

L’Amérique latine et la Caraïbe disposent du bouquet électrique le plus décarboné du monde.

L’hydroélectricité et les autres renouvelables y assurent 62 % de la production, contre 42 % en Europe, 29 % en Amérique du Nord et 25 % en Afrique. Les combustibles fossiles ne pèsent que 35 % de la production électrique régionale, contre 92 % au Moyen-Orient.

Cet avantage ne se retrouve pas dans l’approvisionnement énergétique total, encore dominé par le pétrole à 42 % et le gaz naturel à 24 %. Le transport et l’industrie absorbent à eux seuls plus des deux tiers de la demande finale, avec 37 % et 29 % respectivement.

L’accès à l’électricité est passé de 80 % de la population en 1990 à 97 % en 2023. L’eau et l’assainissement racontent une autre histoire. L’accès à une eau potable gérée en toute sécurité stagne autour de 75 % depuis vingt ans, quand les pays de l’OCDE se maintiennent près de 95 %. L’assainissement sûr progresse plus nettement, d’environ 31 % en 2002 à près de 48 % en 2022, néanmoins l’écart avec l’OCDE reste supérieur à quarante points.

Le réseau routier illustre le même décrochage par le bas.

  • Les routes primaires sont revêtues à 85 %, contre 97 % dans les pays développés.
  • Pour les routes secondaires, le rapport est de 42 % contre 84 %.
  • Pour les routes tertiaires, celles qui desservent les zones rurales et les périphéries, il tombe à 18 % contre 78 %.

Le chiffre qui commande tous les autres : 1,8 % contre 3,1 %

Entre 2015 et 2023, la région a investi en moyenne 1,8 % de son PIB dans les infrastructures. Le niveau nécessaire pour atteindre les grands jalons de développement d’ici 2030 est estimé à 3,1 % par an. Le déficit annuel dépasse ainsi 40 % de l’effort requis, et se répartit entre transport pour 1,4 point de PIB, électricité pour 0,8 point, eau et assainissement pour 0,5 point, télécommunications pour 0,4 point.

Ce sous-investissement chronique éclaire la plupart des retards documentés ailleurs dans le recueil.

Santé et éducation : vivre plus longtemps, apprendre trop peu

Les progrès sanitaires sont massifs. La mortalité des enfants de moins de cinq ans est passée d’environ 55 pour 1 000 naissances vivantes en 1990 à près de 16 en 2023. La mortalité néonatale a reculé d’environ 23 à 9 sur la même période.

L’espérance de vie s’allonge, sans que les années gagnées soient nécessairement des années en bonne santé. Entre 2000 et 2018, l’espérance de vie à 60 ans a progressé de 1,1 an dans la région contre 2,5 ans dans l’OCDE, et l’espérance de vie en bonne santé à 60 ans de 0,7 an contre 1,8 an. Les maladies non transmissibles occupent désormais la part dominante des décès et devraient continuer de croître jusqu’en 2050.

L’accès aux soins reste géographiquement inégal : 107 millions de personnes, soit 18 % de la population, doivent parcourir plus de trente minutes en voiture pour atteindre un centre de soins primaires. Le parcours de l’hypertension résume les fuites du système : 91 % des personnes concernées ont déjà eu une mesure de tension, 56 % sont diagnostiquées, 42 % sont traitées et 21 % seulement voient leur tension contrôlée.

L’éducation présente la contradiction la plus frappante du document. La scolarisation primaire est devenue quasi universelle et la génération Z achève le secondaire à 67 % entre 20 et 24 ans, contre 39 % pour la génération X, soit vingt-huit points de plus. Les acquis, eux, ne suivent pas. Aux tests PISA 2022, 25 % des élèves de la région atteignent le seuil minimal de compétence en mathématiques, contre 70 % dans l’OCDE. En lecture, le rapport est de 45 % contre 74 %, en sciences de 43 % contre 76 %. Chez les élèves défavorisés, la proportion tombe à 12 %, contre 53 % dans l’OCDE.

Catastrophes : plus fréquentes, plus coûteuses, non assurées

Le chapitre environnemental fournit les données les plus directement parlantes pour les territoires insulaires. Entre 1980 et 2000, la région subissait en moyenne 38 catastrophes par an, pour des pertes annuelles moyennes de 5,5 milliards d’euros. Entre 2001 et 2024, la fréquence est montée à 63 événements par an et les pertes à 11,9 milliards d’euros par an. La hausse est portée par les événements hydrométéorologiques, inondations et tempêtes, alors que les événements géophysiques restent stables.

Le déficit de couverture financière est encore plus éloquent. Sur la période 2015-2024, les pertes économiques totales atteignent 100 milliards d’euros, dont 19 milliards seulement étaient assurés. L’écart de protection s’établit à 82 milliards, soit 81 % des dommages subis.

La gouvernance du risque progresse depuis les années 1980 dans toutes les sous-régions, avec une exception visible : la courbe des Caraïbes est la seule à refluer sur la période récente, alors que les pays andins connaissent la progression la plus rapide.

La BID a de son côté élargi ses instruments de protection financière. Son portefeuille de prêts contingents est passé de 2,05 milliards d’euros en 2020 à 3,99 milliards en 2025, et les prêts assortis de clauses de résilience climatique, qui permettent de suspendre temporairement le service de la dette après une catastrophe, sont passés de zéro en 2020 à 5,63 milliards d’euros en 2025.

Sur le plan environnemental, la pollution de l’air recule sans atteindre les niveaux de l’OCDE, et près de 17 900 espèces sont menacées, dont 58 % de plantes et 14 % de poissons. L’Amazonie concentre 30 % de la biodiversité mondiale, couvre 40 % de la superficie terrestre sud-américaine où vivent 47,3 millions de personnes, et 70 % du PIB sud-américain est produit dans des zones qui dépendent de l’eau issue de la forêt.

Le travail : une fenêtre démographique qui se referme

La part de la population en âge de travailler atteindra son maximum historique en 2027, à 67,8 %, avant de redescendre vers 54,7 % en 2100. La région dispose donc d’une fenêtre démographique courte, alors que ses marchés du travail restent largement informels.

Le taux de formalité plafonne à 46 % de l’ensemble des travailleurs, avec 62 % chez les salariés et 18 % chez les indépendants. La part des travailleurs à leur compte continue de progresser, à 29 % contre 25 % en 1995. L’informalité culmine chez les 18-30 ans et repart à la hausse après 55 ans. Le niveau d’études détermine fortement l’accès à l’emploi formel : 72 % pour les diplômés du supérieur, 50 % pour le secondaire achevé, 31 % pour le secondaire incomplet, 25 % pour le primaire ou moins.

Les coûts non salariaux du travail formel représentent 51 % du salaire moyen, dont 28,7 points de cotisations obligatoires. Les écarts entre femmes et hommes se réduisent sans disparaître : l’écart de participation est passé de 32 % en 2000 à 23 % en 2024, et l’écart de salaire horaire de 25 % à 18 %. Les femmes travaillent six heures rémunérées de moins par semaine et sont plus souvent en emploi informel de cinq points.

Une donnée résume l’enjeu social : sur 100 personnes sorties de la pauvreté, 62 l’ont fait en trouvant un emploi, 17 grâce aux transferts monétaires, 15 par d’autres revenus et 6 pour d’autres raisons, notamment les pensions.

Productivité : le moteur manquant

Depuis 1960, la contribution de la productivité à la croissance du PIB par habitant est négative en Amérique latine et dans la Caraïbe, alors qu’elle est le premier moteur de la croissance en Asie émergente. Rapportée aux États-Unis, la productivité de la région est passée d’un indice de 1 en 1960 à environ 0,55 aujourd’hui.

Les causes documentées convergent. La recherche et développement régionale représente environ 4 % de l’investissement mondial, avec 2,2 chercheurs pour mille travailleurs contre 10,8 aux États-Unis et 9,8 dans l’Union européenne. La qualité des marchés financiers atteint 11,5 sur 100 en moyenne sur 2011-2020, contre 86,4 pour les États-Unis et le Canada, et 33 % des PME subissent une contrainte de crédit contre 13 % dans l’OCDE. La concurrence est faible, avec une concentration des marchés et des marges nettement supérieures à celles des économies avancées.

Les conséquences sont chiffrées. Si la région atteignait le niveau de concurrence des économies avancées, son PIB par habitant progresserait de 11 % et son inégalité reculerait de 6 %. Aujourd’hui, pour chaque euro de valeur produite, les travailleurs reçoivent 50 centimes en salaire, contre 81 centimes dans les économies avancées.

L’intégration régionale reste le maillon faible : le commerce intrarégional représente environ 14 % des exportations, contre près de 58 % dans l’Union européenne et 48 % en Asie-Océanie. Sur le numérique, la région héberge 5 % des centres de données mondiaux, contre 38 % pour les seuls États-Unis, et 0,25 % de ses utilisateurs LinkedIn déclarent des compétences en intelligence artificielle, contre 0,41 % dans l’Union européenne.

Fiscalité, vieillissement et dette : l’étau budgétaire

Les recettes fiscales atteignent 21,3 % du PIB, contre 33,7 % en moyenne dans l’OCDE, soit un écart de douze points. La différence ne vient pas de la fiscalité indirecte, presque identique à 10,0 % contre 10,4 %, ni de l’impôt sur les sociétés, égal à 3,8 %. Elle se concentre sur les cotisations sociales, 3,6 % contre 8,8 %, et sur l’impôt sur le revenu des personnes physiques, 2,0 % contre 8,2 %.

L’opinion publique éclaire la difficulté politique : 77 % des personnes interrogées soutiennent la redistribution et plus de 65 % un impôt progressif, cependant 64 % soutiennent une hausse de l’impôt sur les sociétés contre 29 % pour l’impôt sur le revenu et 23 % pour la TVA.

Le calendrier démographique rend l’équation urgente. La région mettra 29 ans à passer de 10 % à 20 % de population âgée de plus de 65 ans, contre 62 ans aux États-Unis et 56 ans en Europe. Elle vieillit donc deux fois plus vite que les États-Unis, avec des recettes fiscales inférieures d’un tiers. Les dépenses de retraite, de santé des plus de 65 ans et de dépendance passeraient de 7,5 % du PIB régional en 2020 à près de 16 % en 2050. En 2050, 23 millions de personnes de plus de 65 ans auront besoin d’un aidant.

Le cadre macroéconomique offre quelques appuis. Le chômage est à son plus bas niveau historique, l’inflation est revenue autour de 4 % après un pic proche de 9,5 % en 2022, les spreads souverains restent historiquement bas et la dette publique s’est stabilisée à 59 % du PIB en 2025 après un pic de 70 % en 2020. Le service de la dette, lui, continue de peser : les paiements d’intérêts atteignent 3,1 % du PIB en 2025 contre 2,4 % avant la pandémie, et la hausse des taux explique à elle seule 1,19 point de cette charge. Les taux directeurs ne devraient se normaliser qu’en 2027.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.