L’OCDE tire la sonnette d’alarme : le conflit au Moyen-Orient fait basculer l’économie mondiale dans la zone de turbulences

Les Perspectives économiques de l’OCDE de juin 2026, publiées sous le titre « Sous pression », constituent le tableau de bord le plus complet disponible sur l’état de l’économie mondiale au premier semestre 2026.

Ce rapport de 203 pages, préparé par le Département des affaires économiques de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) sous la direction de l’économiste en chef Stefano Scarpetta, rompt avec le format traditionnel des prévisions en proposant pour la première fois deux scénarios distincts selon l’évolution du conflit en cours au Moyen-Orient. Un choix méthodologique inédit qui dit lui-même beaucoup sur le niveau d’incertitude qui pèse sur l’économie planétaire.

Un choc d’origine géopolitique, aux répercussions mondiales immédiates

Le point de départ de l’analyse est brutal : depuis février 2026, le conflit au Moyen-Orient a profondément désorganisé les approvisionnements mondiaux en énergie et en matières premières industrielles.

La production de pétrole des économies du Golfe Persique (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Irak, Koweït, Qatar, Bahreïn, Oman et Iran) a chuté de 45 % en avril par rapport aux niveaux d’avant le conflit. L’offre mondiale de pétrole a reculé de 13,5 % entre février et avril. Les exportations de gaz naturel liquéfié de la région sont à l’arrêt, les installations de production (dont celles du Qatar) ayant subi des dommages importants. Au total, l’approvisionnement mondial en gaz devrait être inférieur d’environ 15 % aux prévisions antérieures.

Le détroit d’Ormuz, point de passage stratégique par lequel transite une fraction considérable du commerce mondial de l’énergie, reste fortement perturbé. Si un cessez-le-feu en vigueur depuis avril a permis à quelques navires de reprendre leur circulation, le trafic maritime demeure nettement en dessous de son niveau habituel.

Les ports de la mer Rouge et d’Oman sont engorgés, les marchandises étant déchargées pour emprunter des itinéraires alternatifs terrestres ou être transférées sur des navires plus petits. Le trafic aérien dans les grandes plaques tournantes régionales (Qatar et Émirats arabes unis) reste lui aussi perturbé, avec des répercussions directes sur le tourisme et les exportations de services.

Les prix ont réagi en conséquence. Par rapport au 27 février, les cours du brut, des produits pétroliers raffinés, du gaz naturel, du soufre et des engrais azotés comme l’urée ont tous fortement augmenté. Les tarifs de fret maritime ont bondi d’environ 45 %, ceux du fret aérien de près de 30 %.

Les stocks mondiaux de pétrole ont fondu : ils ont baissé de 129 millions de barils en mars et de 117 millions en avril, pour s’établir à 7,9 milliards de barils selon l’Agence internationale de l’énergie. Dans certains pays asiatiques très dépendants du Moyen-Orient -Inde, Philippines, Vietnam, les niveaux de réserves pétrolières sont désormais préoccupants.

La Caraïbe et les pays en développement, premières victimes collatérales

Le rapport insiste sur une réalité qui concerne directement les économies caribéennes et plus généralement les pays en développement importateurs de matières premières : ce sont eux qui subissent le plus durement les effets du choc.

L’OCDE le formule sans détour : les conséquences « pourraient se révéler particulièrement graves pour les économies en développement caractérisées par des réserves en énergie limitées, une part plus élevée de l’énergie et des produits alimentaires dans la consommation des ménages, des capacités budgétaires restreintes, des systèmes de protection sociale moins développés, un faible niveau d’épargne privée de précaution et des monnaies plus vulnérables ».

Le golfe Persique n’est pas seulement un fournisseur de pétrole et de gaz : c’est aussi une source majeure de nombreux intrants industriels et agricoles dont dépendent les économies du monde entier.

Les pays du Golfe représentent un peu plus de la moitié des exportations mondiales de soufre, un quart des exportations mondiales de naphta, plus de 35 % des exportations mondiales d’hélium (utilisé dans la fabrication de semi-conducteurs), et des parts significatives des exportations mondiales d’ammoniac, d’urée, de polyéthylène et de polypropylène. La hausse du coût des engrais se répercute mécaniquement sur les prix des produits alimentaires : une pression particulièrement lourde pour les pays dont les populations consacrent une part élevée de leur revenu à l’alimentation.

2 scénarios aux perspectives très différentes

L’OCDE a structuré ses prévisions autour de deux trajectoires, selon la durée du conflit.

Dans le scénario de perturbations limitées dans le temps (celui retenu comme base de projection), les prix de l’énergie diminuent progressivement à partir de la mi-2026, conformément aux anticipations des marchés à terme, et la production des économies du Golfe retrouve progressivement ses niveaux d’avant le conflit à partir du troisième trimestre 2026. Dans ce cas, la croissance du PIB mondial ralentit de 3,4 % en 2025 à 2,8 % en 2026, avant de remonter à 3,1 % en 2027.

Dans les pays du G20, l’inflation mesurée par les prix à la consommation passe de 3,4 % en 2025 à 4,0 % en 2026, avant de refluer à 3,1 % en 2027. Pour les États-Unis spécifiquement, la croissance est projetée à 2,0 % en 2026, pour la zone euro à 0,8 %.

Dans le scénario de perturbations prolongées, les perturbations perdurent jusqu’au second semestre 2027. Les conséquences sont alors nettement plus sévères : la croissance mondiale tomberait à seulement 2,1 % en 2026 et 1,8 % en 2027, « conduisant ainsi plusieurs économies à entrer en récession ou à s’en approcher ».

Le chômage progresserait. L’inflation mondiale augmenterait de 0,4 point de pourcentage supplémentaire en 2026 et de 1,3 point en 2027. Les taux directeurs devraient être relevés de 50 à 75 points de base dans la plupart des pays pour contenir les tensions inflationnistes.

Un monde en bonne santé avant le choc

Le rapport rappelle que le conflit s’est intensifié dans un contexte économique mondial pourtant relativement favorable. La croissance mondiale atteignait 3,4 % en 2025, les échanges commerciaux avaient progressé de 5 % en volume, tirés par le dynamisme des investissements liés à l’intelligence artificielle et par l’apaisement des tensions tarifaires : les droits de douane effectifs imposés par les États-Unis sur leurs importations sont retombés à environ 9,6 % après les décisions de la Cour suprême américaine invalidant partiellement les tarifs de l’IEEPA. Les marchés du travail restaient solides dans les économies avancées, avec peu de signes de destructions d’emplois liées à l’adoption de l’IA.

Des recommandations de politique économique exigeantes

Face à cette conjoncture, l’OCDE formule une série de recommandations.

Les banques centrales doivent rester vigilantes mais calibrées : elles peuvent ignorer une hausse des prix de l’énergie d’origine extérieure tant que les anticipations d’inflation restent ancrées, mais devront réagir si les tensions se généralisent ou si la croissance s’affaiblit franchement.

Les mesures d’aide aux ménages et aux entreprises face à la hausse des prix de l’énergie doivent être ciblées sur les plus vulnérables et assorties de clauses d’extinction automatique, pour ne pas affaiblir les incitations à réduire la consommation d’énergie ni peser durablement sur des finances publiques déjà sous tension.

Les aides généralisées (réductions fiscales, plafonnements des prix) sont explicitement déconseillées, sauf risque grave de récession.

À moyen terme, l’organisation souligne la nécessité de diversifier les approvisionnements énergétiques, d’améliorer l’efficacité énergétique et de coordonner au niveau international la gestion des réserves stratégiques. Elle appelle également à poursuivre les réformes structurelles visant à alléger les réglementations, développer les compétences numériques et améliorer la mobilité de la main-d’œuvre, afin de renforcer la capacité des économies à absorber les chocs futurs.

L’économiste en chef de l’OCDE conclut sur une note d’avertissement qui résume l’ensemble du diagnostic : la vulnérabilité des économies mondiales à un point de passage unique (le détroit d’Ormuz) démontre l’urgence de diversifier les sources d’énergie et de réduire la dépendance aux combustibles fossiles importés. Le choc est conjoncturel. La leçon, elle, est structurelle.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice en Guadeloupe. Caribbean blogger depuis 2007.