Saint-Martin : une île qui se vide, un cyclone qui n’en finit pas de peser sur les chiffres

Dans sa dernière publication, l’Insee Antilles-Guyane dresse un état des lieux sans détour de la partie française de Saint-Martin. Signée par Romain Deng-Gueret et Gwenaelle Taupe et publiée en juillet 2026 dans la collection Insee Analyses Guadeloupe (n° 92), cette étude confronte 10 années de données démographiques, résidentielles et économiques pour mesurer les traces laissées par l’ouragan Irma et la crise sanitaire.

Le constat est celui d’un territoire fragilisé, où la baisse démographique s’accélère tandis que le marché du travail peine à offrir des perspectives à sa population.

Une île qui perd un habitant sur 8 en 10 ans

En 2022, la Collectivité d’Outre-mer de Saint-Martin compte 31 500 habitants. En une décennie, elle en a perdu 4 200, soit une baisse moyenne de 1,3 % par an. Ce recul démographique n’est pas né avec Irma : il était déjà amorcé dès 2008. Cependant, le passage du cyclone en 2017 marque une rupture nette dans le rythme du déclin. Le rythme annuel moyen passe en effet de -0,2 % entre 2012 et 2017 à -2,3 % entre 2017 et 2022, soit une chute plus de dix fois plus rapide.

Le contraste avec la partie néerlandaise de l’île est frappant. Sint-Maarten, qui comptait une population comparable à celle de Saint-Martin en 2012 (autour de 35 000 habitants chacune), en rassemble aujourd’hui 42 000, avec une croissance moyenne de 1,9 % par an.

Résultat : Sint-Maarten regroupe désormais 58 % de la population de l’île, alors qu’elle n’occupe que 40 % de sa superficie.

Le solde migratoire, principal moteur du déclin

Le premier facteur de cette dynamique négative est le solde migratoire. Excédentaire jusqu’à la fin des années 2000, il s’est progressivement inversé au cours de la décennie suivante. La partie française de l’île a ainsi perdu 2 810 habitants entre 2012 et 2017 du seul fait des mouvements migratoires, et le double entre 2017 et 2022.

Le solde naturel, lui, reste positif sur l’ensemble de la période, mais il ne suffit plus à compenser les départs. Sa contribution s’amenuise d’ailleurs elle-même : +2 400 habitants entre 2012 et 2017, contre seulement +1 670 entre 2017 et 2022. Cette érosion s’explique par une double évolution.

  • D’une part, le nombre de femmes en âge de procréer diminue fortement, passant de 10 240 en 2012 à 7 970 en 2022 (-22 %), avec un recul de la fécondité plus marqué encore chez les 15-24 ans.
  • D’autre part, les décès augmentent de 20 % sur la période, sous l’effet du vieillissement d’une génération plus nombreuse et du pic de mortalité enregistré en 2021, au plus fort de la crise sanitaire.

À noter toutefois que le taux de fécondité saint-martinois (6,1 enfants pour 100 femmes de 15 à 50 ans en 2022) demeure supérieur à celui observé en Guadeloupe (5,1).

Un habitat sous tension malgré la baisse de population

Paradoxe apparent : alors que la population diminue, le marché du logement reste tendu.

Entre 2012 et 2022, le nombre de ménages baisse de 4,5 %, beaucoup plus lentement que la population (-11,8 %), les ménages d’une ou deux personnes se multipliant au détriment des foyers plus nombreux. Le parc de petits logements (moins de 40 m²) progresse de 17 %, tandis que les logements de plus de 100 m² reculent de 24 %.

Cette tension est renforcée par la progression des logements vacants, en partie liée aux dégâts d’Irma et à des travaux de rénovation non achevés, ainsi que par l’essor des résidences secondaires et des locations touristiques de courte durée. En 2022, 74 % des logements sont des résidences principales (-4 points par rapport à 2012), 11 % des résidences secondaires ou occasionnelles (+2 points) et 15 % sont vacants (+2 points).

Une population qui vieillit, mais moins vite qu’en Guadeloupe

Le vieillissement démographique touche l’ensemble de l’île, des deux côtés de la frontière. À Saint-Martin, la part des moins de 25 ans recule de 41 % à 35 % entre 2012 et 2022, tandis que celle des 60 ans et plus passe de 10 % à 17 %.

L’indice de vieillissement double, passant de 0,16 à 0,36, mais reste très inférieur à celui de la Guadeloupe (0,93 en 2022). Sint-Maarten connaît une évolution similaire, avec une part des moins de 25 ans qui recule de 34 % à 27 %.

Une population composée pour deux tiers de natifs et d’immigrés à parts égales

Saint-Martin se distingue nettement de la Guadeloupe par la composition de sa population.

  • Seuls 32 % des habitants y sont natifs, contre 79 % en Guadeloupe.
  • La population immigrée y représente 35 %, contre à peine 5 % dans l’archipel guadeloupéen.
  • Les 20 % restants sont nés en France métropolitaine et 13 % dans une autre collectivité ultramarine française, majoritairement en Guadeloupe et en Martinique.

Parmi les immigrés, près de deux sur trois viennent de 3 pays : Haïti (39 %), la Dominique (15 %) et la République dominicaine (11 %).

Un encadré de l’étude souligne par ailleurs une mobilité croissante des natifs vers l’Hexagone : leur nombre y a progressé de 57 % en dix ans, notamment pour des motifs d’études et d’emploi, au détriment de l’installation dans les Antilles françaises, où leur présence a chuté de 57 % sur la même période.

Un tourisme qui n’a toujours pas retrouvé son niveau de 2017

Sur le plan économique, la richesse produite à Saint-Martin restait en 2021 légèrement inférieure à celle de 2017 (-0,3 %). Le secteur de l’hébergement et de la restauration, cœur de l’économie touristique, a payé le plus lourd tribut : sa valeur ajoutée s’effondre de 30,5 % en 2018, rebondit de 22,1 % en 2019, puis chute à nouveau de 27,5 % en 2020 sous l’effet des restrictions sanitaires, avant un nouveau rebond de 18,8 % en 2021. Au final, l’écart entre 2021 et 2017 reste considérable : -26,9 %.

À l’inverse, le secteur de la construction a bénéficié des chantiers de reconstruction post-Irma, avec une progression de 42,4 % de sa valeur ajoutée entre 2017 et 2021. Le secteur non marchand progresse également, porté par la santé et l’action sociale (+37,4 %), en lien direct avec la crise sanitaire.

Un marché de l’emploi qui s’améliore, mais reste fermé aux postes qualifiés

En 2022, 54 % des 21 000 Saint-Martinois âgés de 15 à 64 ans se déclarent en emploi, contre 50 % en 2012. Le taux de chômage déclaré recule de 25 % à 22 % sur la période. Les jeunes de 18 à 24 ans restent toutefois les plus exposés, avec seulement 35 % en emploi et 31 % au chômage.

Les entreprises implantées côté français emploient 10 100 salariés, dont 96 % résident sur le territoire. Les secteurs les plus pourvoyeurs d’emplois sont l’hébergement-restauration (17 %), le commerce et la réparation automobile (15 %), l’administration publique (14 %) et la santé (11 %).

L’accès aux postes à responsabilités reste néanmoins très limité : seuls 11 % des emplois salariés sont des postes de cadres, et 65 % d’entre eux relèvent du secteur public.

Cette rareté s’explique notamment par le tissu économique local, composé à 98 % de microentreprises, où les postes de cadre se résument souvent à celui du dirigeant. Cette situation, combinée à une offre de formation post-Bac limitée, favorise le départ des jeunes vers l’Hexagone pour poursuivre leurs études : seuls 23 % des 18-24 ans résidents sont scolarisés, contre 46 % en Guadeloupe.

Un salaire médian en hausse, mais toujours en retrait

Le salaire mensuel brut médian s’établit à 1 970 euros en 2022, en progression de 15,6 % depuis 2019, après une légère baisse pendant la crise sanitaire. Il demeure néanmoins inférieur de 14 % à celui de la Guadeloupe (2 240 euros). L’écart tend cependant à se resserrer, la progression salariale guadeloupéenne ayant été plus modeste sur la période (+2,5 %). Dans l’hébergement et la restauration, le salaire médian saint-martinois a bondi de 33 % entre 2019 et 2022, pour s’établir à 1 390 euros, très au-dessus de celui observé dans le même secteur en Guadeloupe (1 170 euros).

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.