Sargasses dans les Antilles françaises : une crise qui s’emballe et coûte des millions d’euros

Dans une note publiée en mai 2026, le CEROM (pour Comptes économiques rapides pour l’Outre-mer) dresse un tableau exhaustif et alarmant de la situation des sargasses dans les Antilles françaises. Chiffres inédits, témoignages sectoriels, projections financières : ce document de référence mérite qu’on s’y arrête.

Un phénomène hors de contrôle

Depuis 2011, les échouements de sargasses sur les côtes martiniquaises et guadeloupéennes sont devenus une réalité permanente. Cependant, 2025 a marqué un tournant : l’année se classe au troisième rang des plus importantes superficies d’algues détectées depuis le début du suivi satellitaire.

En mai 2025, un record absolu a été battu dans l’Atlantique avec une biomasse estimée à 37,5 millions de tonnes. Plus inquiétant encore, le phénomène perd sa saisonnalité. Ce qui était cantonné à la période mars-septembre tend désormais à se produire toute l’année – les filets de protection étaient en maintenance lors des échouements massifs de fin 2025. La Guyane, jusqu’alors épargnée, a elle aussi connu des arrivages importants en avril 2026.

En Martinique, 16 % du littoral – soit environ 70 km – et 9 communes sont régulièrement affectés. En Guadeloupe, ce sont 14 communes et 83 km de côtes. Sur l’ensemble des sites identifiés à risque sanitaire, 54 % en Martinique et 80 % en Guadeloupe présentent un risque fort à majeur.

La collecte s’intensifie, mais à quel prix

Face à l’ampleur des arrivages, les dispositifs de collecte montent en puissance, particulièrement en Martinique. En 2025, plus de 30 000 big bags ont été ramassés en mer, représentant environ 7 634 tonnes, soit 10 fois les quantités de 2023. Une progression spectaculaire qui s’explique aussi par l’arrivée de nouveaux engins : le Sargator, le Gros Loup, et en mars 2026, un troisième collecteur baptisé « Sargator 3 ».

Cette montée en puissance a permis une chute significative du coût unitaire : de 707 euros par tonne en 2024, le prix est tombé à 230 euros en 2025. Un progrès réel, mais qui ne doit pas masquer l’ampleur des dépenses. En Martinique, la collecte en mer a coûté 1,7 million d’euros en 2025, contre 1 million l’année précédente. La collecte à terre – assurée notamment par les Ateliers et Chantiers d’Insertion mobilisant 172,5 équivalents temps plein – a représenté plus de 4 millions d’euros rien que pour l’État. En Guadeloupe, ce poste s’élève à 3,2 millions d’euros. À Saint-Martin et Saint-Barthélemy, les coûts dépassent ensemble les 2 millions d’euros.

Au total, l’État a engagé 6,4 millions d’euros en Martinique pour la seule année 2024, toutes dépenses confondues. Et pour les cinq prochaines années, les besoins estimés dépassent 50 millions d’euros pour l’ensemble des territoires concernés.

Des secteurs économiques durement touchés

L’impact économique sur les entreprises reste difficile à chiffrer avec précision, mais les signaux d’alarme s’accumulent. Une étude de la Chambre de commerce et d’industrie de Martinique datant de 2018 évaluait les pertes annuelles à 1,5 million d’euros pour les entreprises des communes les plus exposées, avec les restaurateurs et marins-pêcheurs en première ligne.

Depuis, la situation s’est aggravée. En 2025, plusieurs restaurants et établissements touristiques de Marie-Galante ont fermé dès le mois de mars. À Saint-Barthélemy, la logistique portuaire a été paralysée plusieurs semaines et les activités nautiques suspendues. En Martinique, une marée d’algues a bloqué le port du Marigot pendant plusieurs semaines, empêchant huit marins-pêcheurs de prendre la mer. En Guyane, les bancs de sargasses limitent fortement la pêche depuis mars 2026.

La corrosion constitue un préjudice souvent sous-estimé. Le projet CORSAiR, coordonné par l’Université des Antilles, a confirmé que les gaz issus de la décomposition des algues – principalement l’hydrogène sulfuré et l’ammoniac – dégradent les métaux de façon accélérée. Électroménager, équipements informatiques, automobiles, moteurs de bateaux : la dégradation serait dix fois plus rapide dans les zones sinistrées, selon l’ANR. Elle pourrait même atteindre les armatures métalliques dans le béton.

Une bombe sanitaire et sociale

Au-delà de l’économie, c’est la santé des populations qui est en jeu. Une étude du CHU de Martinique publiée en 2025 recense environ 700 patients concernés par des pathologies liées à l’exposition aux émanations de sargasses entre 2018 et 2025. Elle appelle à approfondir les recherches sur les effets à long terme, notamment sur les populations vulnérables : enfants, femmes enceintes, personnes âgées.

Les perturbations touchent aussi l’école. En mai 2025, des collégiens du Robert ont dû être relogés plusieurs semaines au lycée Frantz Fanon à la Trinité. En mars 2026, des cours ont été assurés à distance avant un nouveau déplacement d’élèves. Face à l’inaction perçue des pouvoirs publics, deux associations martiniquaises ont porté plainte contre l’État en juin 2025 pour mise en danger d’autrui, suivies en août par un recours collectif devant les tribunaux administratifs – un processus qui n’est pas sans rappeler le contentieux sur le chlordécone.

En réponse, la Collectivité Territoriale de Martinique a adopté en janvier 2026 un dispositif de soutien aux familles vulnérables, et un député a déposé en février une proposition de loi pour indemniser les victimes. L’enjeu central : obtenir la reconnaissance des sargasses comme catastrophe naturelle, afin d’ouvrir les droits aux assurances.

Vers des filières de valorisation, encore loin du compte

La note du CEROM souligne un paradoxe : tandis qu’au Mexique et en République dominicaine des entreprises ont déjà industrialisé la transformation des sargasses en engrais, biomatériaux, biochar, stimulants agricoles ou cosmétiques, les Antilles françaises en sont encore au stade expérimental. Plusieurs projets existent pourtant : production de bioéthanol par la raffinerie SARA via le projet SARGASOL, compostage par la société HOLDEX au François, fabrication de biochar dans le cadre du projet CharAlg. Mais aucun n’a encore atteint l’échelle industrielle.

Les freins sont nombreux : ressource aléatoire et difficile à sécuriser, prétraitement insuffisant, contamination à l’arsenic et à la chlordécone, réglementations françaises et européennes bien plus strictes qu’ailleurs, et surtout un statut juridique de la sargasse — ressource ou déchet ? — qui n’est toujours pas tranché.

Une gouvernance régionale qui s’organise

L’espoir réside peut-être dans la coopération régionale. En septembre 2025, une motion appelant à une gouvernance mondiale des sargasses a été adoptée en amont du Congrès mondial de la nature, une première à cette échelle.

Le projet SARSEA, financé par l’AFD à hauteur de 8 millions d’euros sur quatre ans, vise à coordonner les stratégies à l’échelle caribéenne. En Guadeloupe, l’initiative SARG’COOP, soutenue par les fonds européens Interreg, a mobilisé 8,6 millions d’euros pour mutualiser les savoirs dans tout le bassin.

En attendant, un Plan Sargasses III a été annoncé en mai 2025 pour les cinq prochaines années. Les consultations publiques sont en cours. Les budgets du Plan II ont été reconduits pour 2026, avec une enveloppe supplémentaire de 2,5 millions d’euros. C’est un début. Mais au regard de l’ampleur du phénomène et de la vitesse à laquelle il s’intensifie, la course contre la montre est loin d’être gagnée.