Rapport La santé dans les Amériques : une Caraïbe à deux vitesses

L’Organisation panaméricaine de la Santé (OPS) a publié le rapport La santé dans les Amériques : Accélération de l’Initiative d’élimination des maladies (Washington, D.C., 2025). Le document dresse le bilan d’un cadre régional lancé en 2019 et relancé en 2023, qui vise à éliminer plus de 30 maladies transmissibles et problèmes connexes dans 49 pays et territoires d’ici à 2030.

Il livre une photographie chiffrée où la Grande Caraïbe apparaît tour à tour comme un laboratoire de réussites et comme la zone où les fragilités sont les plus visibles.

7 maladies éliminées, 499 « événements d’élimination » depuis 1900

La Région des Amériques revendique un capital historique unique. 7 maladies y ont été éliminées à l’échelle régionale : la dracunculose et six maladies à prévention vaccinale, soit la variole, la poliomyélite, la rubéole, la rubéole congénitale, la rougeole et le tétanos néonatal. La variole a été éliminée en 1974 puis éradiquée mondialement en 1980, la Région a été certifiée exempte de poliomyélite en 1994, exempte de rubéole endémique en 2015 et exempte de rougeole en septembre 2016, seule Région au monde à avoir atteint cet objectif.

Entre 1900 et août 2024, l’OPS comptabilise 499 « événements d’élimination », c’est-à-dire autant de fois où un pays ou un territoire est parvenu à éliminer une maladie donnée. Jusqu’à 152 événements supplémentaires pourraient se concrétiser dans les prochaines années.

Ces acquis restent réversibles. La rougeole est réapparue dans 14 pays, dont le Brésil et le Venezuela, où la transmission endémique a respectivement resurgi en 2019 et en 2018. La couverture de la troisième dose du vaccin antipoliomyélitique atteignait 87 % en 2023, encore loin des 95 % recommandés.

La Caraïbe en pointe sur la transmission mère-enfant

C’est sans doute le chapitre le plus flatteur pour la région. L’élimination de la transmission mère-enfant de la syphilis et du VIH a été réalisée dans 11 pays et territoires, tous caribéens : Anguilla, Antigua-et-Barbuda, Belize, les Bermudes, les îles Caïman, Cuba, la Dominique, la Jamaïque, Montserrat, Saint-Kitts-et-Nevis et Saint-Vincent-et-les-Grenadines.

Autre signal fort, la schistosomiase. Les responsables de la santé présument que neuf pays et territoires des Caraïbes l’ont éliminée : Antigua-et-Barbuda, la Guadeloupe, la Martinique, Montserrat, Porto Rico, la République dominicaine, Saint-Kitts-et-Nevis, Sainte-Lucie et Sint Maarten. Le dernier cas humain y a été signalé en 2010. La confirmation officielle reste toutefois en attente, faute de documentation suffisante.

Sur le VIH, les Caraïbes affichent une trajectoire inverse de celle de l’Amérique latine. Les nouveaux cas annuels y ont reculé de 22 % entre 2010 et 2023, passant de 19 000 à 15 000, quand l’Amérique latine enregistrait une hausse de 9 % pour atteindre environ 120 000 nouvelles infections en 2023. Trois populations clés concentrent 44 % des nouvelles infections dans les Caraïbes.

Choléra, paludisme, rage : les fronts qui bougent

Le choléra illustre la fragilité des acquis. Aucun cas n’avait été enregistré dans la Région en 2020 et 2021. La résurgence amorcée en 2022 a produit, pour la seule année 2023, 56 355 cas signalés par Haïti et 149 par la République dominicaine. La crise humanitaire et les problèmes de sécurité rendent le suivi des cas plus difficile en Haïti, où l’accès aux soins et aux centres de dépistage demeure limité.

Le paludisme, lui, recule nettement. Entre 2000 et 2022, le nombre de cas a diminué d’environ 64 %, passant de 1,5 million à 550 000, et les décès de 60 %, de 850 à 343. Dix-neuf pays ont éliminé la maladie, les plus récemment certifiés étant le Paraguay (2018), l’Argentine (2019), El Salvador (2021) et le Belize (2023). En 2022, la Région comptait encore 482 000 cas et 89 décès, dont environ 73 % concentrés au Brésil, en Colombie et au Venezuela.

La rage humaine transmise par le chien est sur le point d’être éliminée dans 37 pays et territoires. Son incidence est passée d’environ 300 cas signalés en 1983 à 5 cas en 2023, une réduction de près de 98 %. Les pays des Caraïbes n’ont jamais notifié cette maladie. En 2023, seuls quatre pays ont déclaré des décès humains : la Bolivie, Haïti, le Pérou et le Venezuela.

Hépatites et syphilis : les signaux d’alerte caribéens

Le tableau se durcit sur les hépatites virales. Le taux d’hépatite B le plus élevé de la Région est celui d’Haïti, suivi d’un groupe de pays caribéens aux taux proches : Antigua-et-Barbuda, les Bahamas, la Barbade, la Dominique, la Jamaïque et Sainte-Lucie.

Pour l’hépatite C, les taux les plus élevés ont été relevés au Venezuela, puis à Cuba et à Saint-Kitts-et-Nevis. À l’échelle des Amériques, environ 5 millions de personnes présentaient une infection chronique par le virus de l’hépatite B et près de 20 000 en sont décédées en 2022 ; l’hépatite C touchait 5,3 millions de personnes, avec 38 000 décès.

La syphilis progresse également. En 2022, la Région comptait environ 183 000 femmes enceintes atteintes de syphilis et 68 000 cas de syphilis congénitale. Les projections indiquent un taux de transmission mère-enfant de la syphilis proche de 3,7 pour 1000 naissances vivantes d’ici à 2030, très loin de la cible fixée à 0,5 pour 1000. Le taux de transmission mère-enfant du VIH en Amérique latine et dans les Caraïbes est estimé à 15 %, quand l’objectif régional est de 2 % ou moins.

Les inégalités décident du résultat

Le rapport insiste sur un point : les maladies visées frappent de manière disproportionnée les personnes en situation de vulnérabilité.

En 2022, 78 706 femmes de la Région ont présenté un cancer du col de l’utérus et 40 135 en sont décédées, avec des taux de mortalité trois fois plus élevés en Amérique latine et dans les Caraïbes qu’en Amérique du Nord. La couverture du vaccin contre le papillomavirus varie de 2 % dans certains pays à 87 % au Canada.

En Colombie, l’incidence du cancer du col de l’utérus est supérieure de 64 % dans les zones les plus pauvres par rapport aux plus riches. Au Brésil, 60 % des nouveaux cas d’hépatite B sont détectés dans la moitié des unités fédératives les plus défavorisées socialement. Sur le terrain environnemental, 9,1 millions de personnes pratiquaient encore la défécation à l’air libre dans la Région en 2021, contre 52,3 millions en 2000 ; Haïti déclare un taux de 17,7 %, le plus élevé de la Région. En 2021, 74 millions de personnes dépendaient toujours de combustibles polluants pour cuisiner ou se chauffer.

L’argument économique, et le trou noir des données

L’OPS avance un argument financier explicite. Les interventions contre les maladies infectieuses négligées dégagent un bénéfice net d’environ 25 unités monétaires pour chaque unité investie, soit un taux de rendement annualisé de 30 %.

Les avantages socio-économiques mondiaux de l’élimination de la lèpre, de la leishmaniose et de la maladie de Chagas sont estimés à environ 14,3 milliards d’euros pour la période 2021-2030, auxquels s’ajoutent près de 9 milliards d’euros de dépenses directement prises en charge par les patients qui seraient évitées.

La lutte contre l’épidémie de VIH permettrait d’éviter quelque 20,7 milliards d’euros de coûts de traitement d’ici à 2030. Chaque euro investi dans la vaccination génère un retour estimé à 26,35 euros.

Reste une faiblesse structurelle que le rapport ne masque pas : les lacunes de données. Les informations sont plus complètes pour les maladies très médiatisées comme le VIH, la tuberculose et le paludisme, tandis que les maladies négligées souffrent d’un manque d’informations. Les zones rurales et éloignées et les communautés autochtones restent sous-surveillées.

La démonstration est visible jusque dans le rapport lui-même : l’analyse du taux d’incidence de la syphilis congénitale exclut 13 pays et territoires, parmi lesquels la Barbade, Bonaire, Curaçao, Grenade, la Guadeloupe, la Guyane française, Haïti, la Martinique, la République dominicaine, Saba, Saint-Eustache, Sint-Maarten et le Suriname. Une part entière de la Caraïbe demeure ainsi hors du champ statistique.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.