6 % de la population, 21 % des déchets en mer : la Caraïbe au scanner de l’ONU

La Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPALC) a publié Blue horizon of Latin America and the Caribbean 2025, un bilan régional des progrès et des blocages face à l’Objectif de développement durable 14, consacré à la conservation et à l’usage durable des océans.

Préparé sous la direction de Rayén Quiroga, cheffe de l’unité Eau et Biodiversité de la Division des ressources naturelles, et financé par le ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères, le document rassemble les indicateurs des 10 cibles de l’ODD 14.

Le bassin concentre les pressions, dépend plus qu’ailleurs de la mer, et protège moins que partout ailleurs dans la région.

Une région où la mer dépasse la terre

Le cadrage de la CEPALC pose l’enjeu. La région abrite 47 des 258 écorégions marines de la planète. Dans 23 des 33 pays qu’elle compte, la surface maritime dépasse la surface terrestre. Plus de 27 % de la population vit en zone côtière et au moins 2,3 millions de personnes exercent une activité de pêche.

L’indice de santé des océans, calculé chaque année sur une échelle de 100, résume la tendance : la région est passée de 71 en 2015 à 68 en 2024, légèrement sous la moyenne mondiale établie à 69. La région dépasse le monde sur le « sentiment d’appartenance » au territoire marin, avec plus de 15 points d’écart, sur le stockage de carbone, avec une dizaine de points, et sur les moyens de subsistance côtiers. Elle reste dix points sous la moyenne mondiale sur la fourniture alimentaire.

Le point noir plastique de l’hémisphère

À l’échelle mondiale, 80 % de la pollution marine vient de sources terrestres et les plastiques représentent 85 % des débris océaniques. Les océans contiendraient entre 75 et 199 millions de tonnes de plastique, un volume qui pourrait tripler d’ici à 2040. Le coût mondial de la gestion des débris marins pourrait dépasser 86,3 milliards d’euros par an.

Les courants font le reste. La CEPALC établit que la pollution plastique est 3,5 fois supérieure à la moyenne mondiale dans la Caraïbe. Le chiffre qui suit résume la disproportion : avec 6,2 % de la population régionale, la Caraïbe concentre 14 % des déchets échoués sur les plages et 21 % des déchets présents dans l’océan. En 2022, la sous-région comptabilisait 217 000 tonnes de détritus sur ses plages et 160 000 tonnes dans ses eaux, pour 39 millions d’habitants.

L’agriculture ajoute sa part. Entre 2000 et 2021, la consommation régionale d’engrais est passée de 18,3 à 47,5 kilos par hectare et celle de pesticides de 83,4 à 220,8 kilos par hectare. L’excès de nutriments provoque une eutrophisation qui frappe en particulier le golfe du Mexique, le nord du Brésil et la Caraïbe.

Coraux : un dixième du stock mondial en première ligne

L’acidité de l’océan a augmenté de 15 % depuis 1985. Jusqu’à 99 % des récifs coralliens pourraient disparaître d’ici à 2050 si le réchauffement global dépasse 1,5 °C. Les températures océaniques ont progressé à un rythme record durant treize mois consécutifs entre 2023 et 2024, atteignant leur niveau le plus élevé depuis 65 ans, et le blanchissement mondial de 2023 a été le quatrième plus sévère jamais enregistré.

La Caraïbe abrite 10 % des récifs coralliens de la planète, écosystèmes qui hébergent à eux seuls 25 % des espèces marines. Le rapport y projette une acidification en hausse marquée, avec blanchissement et perte d’espèces sensibles déjà à l’œuvre.

Les conséquences économiques sont chiffrées. Dans un scénario de développement fondé sur les énergies fossiles, les pertes moyennes de production halieutique et aquacole atteindraient 8 % à l’échelle régionale d’ici à 2050, avec des impacts compris entre 15 % et 11,2 % au Guatemala, au Salvador, au Nicaragua, en Équateur, à la Barbade et à Sainte-Lucie. À l’inverse, l’investissement dans la restauration corallienne en Mésoamérique pourrait générer environ 30,2 milliards d’euros d’ici à 2030.

La Caraïbe pêche à la main, les flottes lointaines pêchent la Caraïbe

La part mondiale des stocks halieutiques exploités à des niveaux biologiquement durables est tombée de 90 % en 1974 à 62 % en 2021. Dans l’Atlantique centre-ouest, qui s’étend du Guyana au nord de la Floride, la part durable a reculé de 13 points, passant de 71 % en 2004 à 58 % en 2021.

Le rapport documente l’origine de la pression. Dans cette même zone, 40 % de la flotte hauturière opérant en bordure des zones économiques exclusives vient d’Asie et 37 % d’Europe, contre 13,6 % pour les pays de la région et 9,9 % pour les États-Unis. Le taux de rejets y atteint 23 %, contre une moyenne mondiale de 10,8 %.

Le profil caribéen de la pêche est à l’opposé de ce modèle industriel. Dans l’ensemble de l’Amérique latine et des Caraïbes, la pêche artisanale et de subsistance représente 34,2 % des captures marines en volume. Dans la Caraïbe, la pêche artisanale en assure 51,9 % et la pêche de subsistance 30,5 %, soit plus de huit prises sur dix. En 2019, ces deux formes de pêche dépassaient 80 % des captures en Haïti (99 %), en Jamaïque (99 %), en République dominicaine (95 %), à Antigua-and-Barbuda (95 %), au Venezuela (87 %) et à Cuba (81 %).

La pêche illégale mondiale représente environ 26 millions de tonnes par an, soit 15 % de la production mondiale. Une gestion durable permettrait d’éviter près de 74,2 milliards d’euros de pertes annuelles et, à l’échelle régionale, d’augmenter les captures de 4,1 millions de tonnes pour une valeur proche de 2,6 milliards d’euros par an et 123 579 emplois à temps plein supplémentaires.

Aires protégées : la région championne, la Caraïbe lanterne rouge

Le contraste est frappant. La couverture régionale des aires marines protégées atteint 22,9 % des zones économiques exclusives, plus du double de la cible de 10 % fixée pour 2020, quand la moyenne mondiale plafonne à 8,4 % en 2024. Le Chili et la Colombie dépassent 41 %.

La moyenne masque l’essentiel. Selon la CEPALC, 61 % des pays de la région ont protégé moins de 5 % de leur espace marin, soit la moitié de la cible, et parmi eux 14 pays protègent moins de 2 %. Le classement pays par pays place la République dominicaine et les Bahamas en tête des États caribéens, autour de 18 % et de 8 %, tandis que la plupart des petits États insulaires figurent en bas de tableau.

Les mangroves (70,3 %), les marais salés (64 %), les coraux tropicaux (43 %) et les herbiers marins (36 %) dépassent la cible de 30 % du Cadre mondial de Kunming-Montréal. Les forêts sous-marines (6 %) et les coraux d’eau froide (16 %) restent très en retrait. À l’échelle mondiale, moins de 0,01 % des aires marines protégées ont fait l’objet d’une évaluation de leur gouvernance.

Subventions : quand l’aide publique dépasse la valeur de la pêche

En 2018, 22,1 milliards d’euros de subventions favorisant la surcapacité et la surpêche étaient alloués chaque année à l’échelle mondiale. Les 31 pays côtiers d’Amérique latine et des Caraïbes n’en représentaient que 6 %, soit environ 1,1 milliard d’euros. 12 pays concentrent 70 % du total mondial, aucun ne se trouve dans la région.

Le rapport signale toutefois un point de tension proprement caribéen : à la Barbade, à la Grenade, en Jamaïque, au Nicaragua et à Trinidad-and-Tobago, les subventions dépassent 20 % de la valeur de la production halieutique. La moitié seulement des pays de la région a adhéré à l’Accord de l’OMC sur les subventions à la pêche, entré dans sa phase finale de ratification avec 102 membres au mois de juin 2025.

Petits États insulaires : l’économie bleue, ou rien

16 des 33 États membres de la CEPALC dans la région sont des petits États insulaires en développement de la Grande Caraïbe. Leur dépendance est mesurée : les dépenses du tourisme récepteur y représentent 21,9 % du produit intérieur brut, contre 3,5 % dans le reste de la région. Elle atteint 60 % à Antigua-and-Barbuda, 52 % à Sainte-Lucie, 46 % à la Grenade et 37 % à Saint-Kitts-et-Nevis.

La mer nourrit aussi. Dans ces États, 12,9 % des protéines animales consommées proviennent de la mer, contre 6,51 % dans le reste de la région, et 82,4 % des captures relèvent de la pêche artisanale et de subsistance. La part de protéines marines culmine à 20,35 % à Antigua-and-Barbuda et à 18,52 % à la Barbade. Entre 2014 et 2022, l’aquaculture des petits États insulaires de la région a reculé de 45 %.

La CEPALC pointe enfin des défis émergents à traiter conjointement : l’accumulation de plastiques flottants, l’arrivée des sargasses, la restauration des récifs et les espèces exotiques envahissantes, dont le poisson-lion.

Le paradoxe scientifique caribéen

L’investissement mondial dans les sciences océaniques ne représentait que 1,14 % des dépenses totales de recherche et développement en 2021. L’Amérique latine et les Caraïbes ne produisaient que 6,6 % des publications mondiales en sciences de la mer en 2017, contre 50 % pour l’Europe et l’Amérique du Nord réunies. Hors Équateur et Pérou, la part régionale de la recherche océanique dans la dépense totale de recherche est d’un ordre de grandeur inférieure à la moyenne mondiale, soit environ 0,1 % contre 1,1 %.

La production scientifique rapportée à la population raconte une autre histoire. Plusieurs petits États insulaires publient trois à huit fois plus que la moyenne régionale de 46,9 articles par million d’habitants : la Grenade atteint 386 articles par million d’habitants, Saint-Kitts-et-Nevis 385, la Barbade 191, les Bahamas 169 et la Dominique 134.

Gouvernance : la Caraïbe en avance sur les ratifications

Le tableau juridique réserve une surprise. Au mois de juin 2025, 11 pays de la région avaient ratifié l’Accord sur la biodiversité marine des zones ne relevant pas de la juridiction nationale : Antigua-and-Barbuda, les Bahamas, la Barbade, le Belize, le Chili, le Costa Rica, Cuba, la Dominique, la Jamaïque, le Panama et Sainte-Lucie. 8 d’entre eux sont caribéens. La Barbade figure par ailleurs, avec le Chili et l’Uruguay, parmi les 3 seuls pays de la région à avoir ratifié les 5 instruments clés de lutte contre la pêche illicite.

La Convention de Carthagène pour la protection et la mise en valeur du milieu marin de la région des Caraïbes reste l’outil régional de référence, avec ses trois protocoles consacrés aux déversements d’hydrocarbures, aux sources terrestres de pollution et aux aires spécialement protégées. La CEPALC recommande explicitement d’accélérer la mise en œuvre du protocole sur les sources terrestres, en particulier pour les pays les plus exposés, ceux de la Caraïbe.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.