Chlordécone : dans l’assiette antillaise, les produits de la pêche concentrent l’essentiel du risque

L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a publié en juin 2026 les résultats de ChlorExpo, une étude commandée en janvier 2021 par la Direction générale de la santé et inscrite au plan national chlordécone IV (2021-2027).

Composé d’un avis de 33 pages signé par la directrice générale Elisabeth Claverie de Saint Martin et d’un rapport d’expertise de 157 pages validé le 12 février 2026 par le comité d’experts spécialisé « Évaluation des risques physico-chimiques dans les aliments », ce travail affine l’estimation de l’exposition alimentaire des populations de Guadeloupe et de Martinique à ce pesticide organochloré utilisé dans les bananeraies jusqu’en 1993.

Sa particularité méthodologique tient en une phrase : les aliments ont été analysés « tels que consommés », c’est-à-dire épluchés, bouillis, mijotés ou cuits au court-bouillon, et non plus crus.

Une enquête de terrain de 3 ans

Le dispositif mérite d’être détaillé, tant il tranche avec les évaluations antérieures. Une enquête préalable a été menée par IPSOS Antilles entre juillet et octobre 2021 auprès de 753 ménages guadeloupéens et 751 ménages martiniquais, afin de documenter les lieux d’achat, l’origine des produits et les modes de préparation réellement pratiqués. Cinquante-neuf aliments y figuraient, dont 45 items ont finalement été retenus pour l’échantillonnage.

La collecte s’est déroulée de mai 2022 à juin 2023 : 764 échantillons prélevés en Guadeloupe et 807 en Martinique, soit 88 % et 94 % de l’objectif initial. Après préparation et cuisson, 723 échantillons finaux ont été analysés par le Laboratoire de sécurité des aliments de l’Anses, avec une méthode développée spécifiquement pour atteindre une limite de quantification de 0,8 microgramme par kilo.

Les calculs d’exposition croisent ces mesures avec les consommations individuelles relevées lors de l’étude Kannari en 2013-2014, portant sur 258 enfants et 849 adultes en Guadeloupe, 226 enfants et 876 adultes en Martinique.

Des expositions moyennes très inférieures au seuil toxicologique

Les chiffres centraux de l’étude sont les suivants.

  • En Guadeloupe, l’exposition alimentaire moyenne s’établit à 0,022 microgramme par kilo de poids corporel et par jour chez les enfants de 3 à 15 ans, et à 0,020 chez les adultes de 16 ans et plus.
  • En Martinique, elle atteint 0,009 chez les enfants et 0,015 chez les adultes.

Ces valeurs sont à rapporter à la valeur toxicologique de référence chronique par voie orale, fixée à 0,17 microgramme par kilo de poids corporel et par jour. L’exposition moyenne guadeloupéenne se situe ainsi près de huit fois en dessous de ce seuil. L’Anses souligne surtout que même les valeurs au 95e percentile, qui décrivent les consommateurs les plus exposés, restent inférieures à la référence : 0,078 chez les enfants guadeloupéens, 0,060 chez les adultes, 0,058 chez les adultes martiniquais.

Une précaution s’impose néanmoins. L’Agence déconseille explicitement toute comparaison directe avec ses évaluations précédentes, dont celle de 2022 qui retenait des expositions moyennes d’au moins 0,03 microgramme par kilo et par jour. Trois raisons sont avancées : des données de contamination désormais représentatives des différents circuits, des aliments mesurés cuits et non crus, et une approche probabiliste en lieu et place d’un calcul déterministe. La baisse observée reflète donc autant une meilleure connaissance du terrain qu’une éventuelle évolution réelle de la contamination.

Poissons, crustacés et œufs : les vecteurs identifiés

C’est dans la hiérarchie des aliments contributeurs que l’étude apporte ses enseignements les plus opérationnels, et deux profils régionaux nettement distincts.

  • En Guadeloupe, les poissons marins pèsent 54,4 % de l’exposition des enfants, devant les œufs (23,2 %). Chez les adultes, la répartition se disperse entre poissons marins (36,0 %), crustacés et mollusques marins (17,6 %) et crustacés d’eau douce (15,9 %). Parmi les 10 % d’adultes les plus exposés, la contribution des poissons marins grimpe à 51,2 %.
  • En Martinique, les crustacés d’eau douce dominent très largement : 42,1 % de l’exposition des enfants et 66,8 % de celle des adultes, une part qui atteint 83,7 % chez les 10 % les plus exposés. Suivent les œufs (21,3 % chez les enfants) et les poissons marins (17,5 %).

Au total, les produits de la pêche représentent environ 65 % de l’exposition des enfants guadeloupéens et 70 % de celle des adultes, plus de 60 % et plus de 80 % de leurs équivalents martiniquais.

À l’inverse, le chlordécone est peu quantifié dans les légumes et légumes racines, y compris en circuit informel, et n’a jamais été détecté dans un échantillon de fruits.

La ligne de partage passe par le circuit d’approvisionnement

L’étude confirme statistiquement, dans les deux régions et pour les deux classes d’âge, que plus la part du circuit formel augmente dans l’approvisionnement d’un individu, plus son exposition diminue.

Le circuit formel désigne les commerces soumis aux contrôles sanitaires réguliers : grandes et moyennes surfaces, petits commerces, marchés, vente directe auprès d’agriculteurs et de pêcheurs. Le circuit informel recouvre l’autoproduction, la pêche de loisir, les dons et les stands de bord de route.

Les dépassements de la limite maximale de résidus, fixée à 20 microgrammes par kilo, se concentrent logiquement dans ce second circuit.

  • En Guadeloupe, 25 % des échantillons d’œufs et 33 % des échantillons de poissons, crustacés et mollusques y dépassent le seuil, contre trois échantillons seulement en circuit formel.
  • En Martinique, aucun dépassement n’apparaît en circuit formel, tandis que le circuit informel affiche 33 % des œufs, 24 % des crustacés et mollusques et 13 % des poissons au-dessus de la limite. Pour les denrées terrestres, les concentrations maximales plafonnent à 11 microgrammes par kilo en Guadeloupe et 7 en Martinique.

Autre résultat notable, l’enquête de 2021 constate la disparition d’un écart historique entre les deux territoires. En 2013-2014, la Guadeloupe recourait 1,7 fois plus au circuit informel que la Martinique (52 % contre 31 %). En 2021, 78 % des Guadeloupéens et 76 % des Martiniquais déclarent s’approvisionner principalement en circuit formel.

2 questions restent ouvertes

La cuisson, motif initial de la saisine, ne livre pas la réponse attendue. Aucun effet statistiquement significatif n’a pu être mis en évidence sur les teneurs, sans qu’il soit pour autant possible de conclure à son absence. L’Agence invoque un manque de puissance statistique et la difficulté à reproduire des conditions de cuisson comparables hors laboratoire.

Aucune recommandation culinaire ne peut donc être formulée à ce stade, et l’Anses renvoie la question à de futures études expérimentales en conditions strictement contrôlées.

Le chlordécol, principal métabolite du chlordécone, était mesuré pour la première fois dans le régime alimentaire antillais. Seuls 6 % des échantillons présentent une concentration quantifiable, exclusivement en circuits informels et sur des produits identifiés : chatrou, palourde et giraumon en Guadeloupe, crevette, ouassou, poisson d’eau douce et œuf en Martinique. Le nombre de données reste trop faible pour estimer une exposition de la population.

Une évaluation des risques à venir

Le présent avis ne constitue pas une évaluation de risque sanitaire. L’Anses annonce mobiliser prochainement ces résultats, couplés aux données de consommation actualisées recueillies en 2025 par Santé publique France dans le cadre de Kannari 2, pour réévaluer les risques associés à l’exposition alimentaire et proposer de nouveaux leviers d’action. Elle laisse entrevoir une possible évolution du dispositif : les recommandations de consommation formulées dès 2007 pourraient être assouplies pour certaines populations, selon leur localisation et leurs pratiques d’achat.

Les experts recommandent par ailleurs d’améliorer la traçabilité des produits du circuit informel, en particulier pour les produits de la pêche, les œufs et les tubercules, de poursuivre l’information des agriculteurs, pêcheurs et éleveurs, et de mettre en place un suivi dans le temps de l’impact des mesures de gestion. Ces travaux alimenteront enfin la réflexion de l’Agence sur l’objectif du « zéro chlordécone » dans l’alimentation.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.