Guyane : 6 adultes sur 10 en surcharge pondérale, 6 ménages sur 10 en difficulté alimentaire

Publiée en 2025, l’enquête Guyaconso livre la première photographie représentative de l’alimentation et du statut nutritionnel des habitants du littoral guyanais.

Conduite par une équipe pilotée par Edwige Landais (Institut de Recherche pour le Développement, UMR MoISA) avec le Centre Hospitalier de Cayenne, l’Inserm CIC 1424 et l’INRAE, financée par l’Agence Régionale de Santé de Guyane, la Direction générale de la santé et la Direction générale des outre-mer, elle a mobilisé des enquêteurs multilingues au domicile de 1 651 ménages entre novembre 2022 et juillet 2023.

Le rapport d’étude compte 222 pages et plus de 200 tableaux. Jusqu’ici, la connaissance de l’alimentation guyanaise reposait sur des travaux parcellaires, dont la dernière enquête sur les enfants remontait à 2010.

Un protocole de terrain, porte à porte

La méthode explique la valeur des chiffres. Les 11 communes du littoral retenues (de Saint-Laurent-du-Maroni à Saint-Georges-de-l’Oyapock) ont été découpées en zones de tirage, avec des points de départ GPS tirés au sort et une progression d’habitation en habitation. Dans chaque ménage, un adulte et, lorsque cela était possible, un enfant ont été sélectionnés par tirage au sort.

La consommation alimentaire des adultes a été mesurée par un rappel des 24 heures, répété quelques jours plus tard chez un quart des participants afin de calculer des ingérés habituels. Le poids et la taille ont été mesurés sur place, en double, par des enquêteurs formés et standardisés, et la pression artérielle prise deux fois au repos. Neuf participants adultes sur dix ont accepté d’être mesurés et pesés.

Au total, 3 381 ménages ont été approchés et 1 651 inclus, ce qui correspond à un taux de non-réponse de 51 %. L’échantillon final réunit 1 632 adultes de 15 ans et plus et 509 enfants de 5 à 14 ans, redressé sur les données de recensement de l’INSEE pour corriger le biais de participation, les hommes s’étant montrés nettement moins disponibles que les femmes.

Un adulte sur 3 en situation d’obésité

Le premier résultat frappe par son ampleur. Sur l’ensemble de l’échantillon, 33,2 % des adultes sont en surpoids et 29,0 % en situation d’obésité, soit plus de 6 adultes sur 10 en surcharge pondérale. Un tiers seulement présente une corpulence normale.

L’écart entre les sexes est considérable : la prévalence d’obésité atteint 37,8 % chez les femmes contre 19,0 % chez les hommes, un rapport de près du double qui persiste après ajustement sur l’âge, l’activité physique, le niveau d’éducation et le lieu de naissance.

La surcharge pondérale progresse aussi avec l’âge et recule avec le niveau de diplôme, passant de 70,8 % chez les participants ayant moins que le baccalauréat à 60,6 % chez ceux ayant plus que le baccalauréat. Selon le lieu de naissance, les participants nés au Brésil sont les plus concernés (71,3 %), ceux nés dans l’Hexagone ou dans un autre département d’outre-mer les moins touchés (50,6 %).

Le tableau sanitaire qui accompagne ces chiffres est cohérent. Plus d’un participant sur 4 se déclare hypertendu (27,9 %) et la mesure au brassard identifie un risque d’hypertension chez 22,6 % des adultes. Près de 4 hypertendus déclarés sur 10 ne suivent aucun traitement. Un participant sur 12 se déclare diabétique (8,5 %). Les prévalences d’hypertension déclarée les plus élevées concernent les participants nés au Suriname et en Haïti, respectivement 29,6 % et 33,6 % pour le risque mesuré.

Chez les enfants, surpoids et maigreur coexistent

Chez les 5-14 ans, la prévalence de surpoids s’établit à 17,8 % et celle d’obésité à 14,1 %. Un enfant sur 10 (10,1 %) est en revanche en situation de maigreur, une double charge nutritionnelle qui se lit dans le même échantillon. La répartition varie selon l’âge : l’obésité est plus fréquente chez les 5-9 ans (15,0 %), le surpoids chez les 10-14 ans (23,7 %).

Les enfants guyanais passent en moyenne 3 heures et 49 minutes par jour devant un écran, dont 122 minutes de télévision, 82 minutes de téléphone ou tablette et 25 minutes de jeux vidéo. Plus de la moitié se situent dans un niveau de sédentarité qualifié de modéré, entre 3 et 7 heures d’écran quotidiennes. Seul un enfant sur 4 pratique un sport en dehors de l’école.

La cantine constitue un autre point d’alerte.

  • Un enfant sur 5 seulement y déjeune, en moyenne 4 jours par semaine
  • Environ un enfant sur 4 n’y mange pas pour des raisons d’accès, économiques pour un sur 10, physiques pour un tiers d’entre eux.

La contrainte budgétaire structure l’assiette

L’enquête mesure séparément deux formes de difficulté alimentaire.

  • Seuls 41,5 % des ménages ne présentent aucune insuffisance alimentaire.
  • À l’inverse, 40,9 % déclarent une insuffisance qualitative, c’est-à-dire l’impossibilité d’acheter les aliments souhaités faute de moyens, et 17,6 % une insuffisance quantitative, avec réduction des quantités achetées. Parmi ces derniers, 74 % se trouvent en situation d’insécurité alimentaire sévère.

Ces difficultés se traduisent directement dans le contenu des assiettes. Le score de diversité alimentaire, calculé sur 10 groupes, tombe à 3,3 dans les ménages en insuffisance quantitative contre 3,9 dans les ménages sans insuffisance. La proportion de participants atteignant au moins 5 groupes alimentaires chute de 31,3 % à 15,1 %. Les produits laitiers, les fruits, les œufs et les fruits et légumes riches en vitamine A sont significativement moins consommés dans les ménages contraints.

Le contraste avec les dispositifs d’aide mérite d’être relevé : 94,8 % des ménages déclarent n’avoir eu accès à aucune forme d’aide alimentaire au cours du dernier mois, alors que 17,9 % ont renoncé à consulter un médecin ou à des soins pour des raisons financières sur les 12 derniers mois. Les ménages monoparentaux sont significativement plus exposés à l’insuffisance alimentaire que les autres.

Des repères nutritionnels très largement hors d’atteinte

Le décalage avec les recommandations du Programme national nutrition santé est massif. La consommation moyenne de fruits et légumes s’établit à 180 grammes par jour, très en dessous des cinq portions recommandées, et 14,6 % seulement des participants atteignent ce repère. Plus d’un quart (27,8 %) n’a consommé aucun fruit ni légume la veille de l’enquête.

Pour les autres repères, les taux d’atteinte sont encore plus bas : 3,6 % pour les fruits à coque, 5,3 % pour les céréales complètes, 11,4 % pour les produits laitiers. À l’inverse, la consommation moyenne de boissons sucrées atteint 202 millilitres par jour sur l’ensemble de l’échantillon, et 337 millilitres chez les seuls consommateurs, six participants sur dix en ayant bu la veille de l’enquête. Le score de diversité alimentaire moyen s’établit à 3,7 sur 10, et un quart seulement des participants atteignent cinq groupes alimentaires.

Deux repères font exception : 89,0 % des participants respectent la recommandation sur les boissons alcoolisées et 77,7 % celle sur les graisses ajoutées. La répartition des apports énergétiques, 49 % de glucides, 30 % de lipides et 19 % de protéines, situe les lipides sous le seuil de 35 % recommandé.

Ce que l’étude ne dit pas

Les auteurs balisent eux-mêmes la portée de leurs résultats. L’enquête ne couvre pas l’ensemble du littoral, 3 communes ayant été écartées pour des raisons logistiques et de coût (Awala-Yalimapo, Ouanary et Régina), et exclut de fait les communes de l’intérieur. Les enfants de 0 à 4 ans, les femmes enceintes et les femmes allaitantes ont également été exclus. Le protocole étant transversal, il décrit des associations sans permettre d’établir des liens de causalité.

Plus de la moitié des participants (53,9 %) ont par ailleurs été identifiés comme sous-déclarants de leurs apports, une proportion plus élevée chez les personnes en surcharge pondérale, ce qui interdit d’utiliser les ingérés calculés pour juger de l’adéquation nutritionnelle. Le score de diversité alimentaire a précisément été mobilisé pour contourner cette limite. Le taux de non-réponse de 51 %, enfin, a nécessité un redressement statistique sur les données du recensement.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.