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Plus de 8 Guadeloupéens et Martiniquais sur 10 ont encore du chlordécone détectable dans le sang. C’est le constat central de Kannari 2, la nouvelle étude de biosurveillance publiée le 24 juin par Santé publique France, 10 ans après une première enquête de référence.
Menée en 2024 en Guadeloupe et en Martinique dans le cadre du Plan Chlordécone IV (2021-2027), elle livre une photographie actualisée de l’imprégnation des adultes par ce pesticide organochloré massivement utilisé dans les bananeraies antillaises jusqu’en 1993.
Le message est double : l’exposition recule globalement, mais elle reste généralisée et profondément inégale.
Une contamination qui touche encore la grande majorité de la population
Les résultats confirment une imprégnation toujours large dans les deux territoires. En Guadeloupe, 81,3 % de la population adulte présente des concentrations de chlordécone détectables dans le sang (au-dessus du seuil de détection de 0,02 µg/L). En Martinique, ce taux atteint 85,5 %.
Si l’on retient le seuil de quantification, plus exigeant (0,06 µg/L), l’écart entre les deux îles se creuse : 49,6 % de la population concernée en Guadeloupe, contre 64,1 % en Martinique. La moyenne géométrique des concentrations sériques s’établit à 0,06 µg/L en Guadeloupe et à 0,09 µg/L en Martinique, confirmant une exposition en moyenne légèrement moins élevée côté guadeloupéen.
Un dépassement du seuil sanitaire pour une partie de la population
Au-delà de la simple détection, l’étude mesure la part de la population dépassant la Valeur Toxicologique de Référence interne (VTRi) fixée par l’Anses à 0,4 µg/L, seuil au-delà duquel un risque sanitaire ne peut être exclu.
En Guadeloupe, 14,3 % de la population adulte dépasse cette valeur. En Martinique, la proportion grimpe à 18,7 %. Ces chiffres dessinent les profils et les zones où l’action de prévention doit être renforcée en priorité.
De fortes disparités : l’effet de l’âge, du territoire et du métier
Derrière les moyennes, l’étude révèle des écarts marqués. Dans les deux territoires, 5 % des adultes présentent une imprégnation environ 20 fois supérieure à la moyenne.
Plusieurs facteurs structurent ces inégalités :
- L’âge. L’imprégnation augmente régulièrement à partir de 29 ans, avec une rupture nette entre les moins de 50 ans et les 50 ans ou plus. Chez les plus de 70 ans, les niveaux sont plus élevés en Martinique qu’en Guadeloupe. Cette progression s’explique à la fois par la persistance du chlordécone dans l’organisme et par une exposition continue tout au long de la vie.
- Le lieu de résidence. Les personnes vivant en zone contaminée, terrestre ou marine, présentent des moyennes deux à trois fois supérieures à celles habitant en zone non contaminée. En Guadeloupe, les habitants de Basse-Terre affichent une imprégnation moyenne deux fois supérieure à ceux de Grande-Terre (0,084 µg/L contre 0,038 µg/L), en raison d’une contamination des sols plus importante dans le sud de Basse-Terre.
- Le métier. Les pêcheurs et les travailleurs agricoles présentent les niveaux les plus élevés, avec des moyennes de 0,18 à 0,21 µg/L en Guadeloupe et de 0,26 à 0,37 µg/L en Martinique.
Le profil des personnes les plus imprégnées est sans ambiguïté : il s’agit majoritairement d’hommes de plus de 50 ans, résidant en zone contaminée et travaillant dans la pêche ou l’agriculture.
L’alimentation marine, principale source d’exposition
L’étude confirme que l’imprégnation est principalement associée à la consommation de poissons, de crustacés et de mollusques de mer parmi les plus contaminés. À l’inverse, aucune association significative n’a été observée avec la consommation de légumes-racines, d’eau du robinet ou d’œufs chez les adultes.
Autre facteur identifié : l’approvisionnement via des circuits informels, et donc non contrôlés, est associé à une augmentation de l’imprégnation.
Femmes en âge de procréer et enfants : des situations à surveiller
Chez les femmes en âge de procréer (18 à 49 ans), les concentrations moyennes restent inférieures au seuil de quantification dans les deux territoires. Néanmoins, en Martinique, une femme sur 10 dépasse la VTRi, et près d’une sur vingt en Guadeloupe, avec une proportion plus élevée en Basse-Terre.
Pour les enfants, la faible participation n’a pas permis de produire des estimations généralisables. Les données brutes montrent qu’en Guadeloupe, 75 des 125 enfants dosés affichent des concentrations sous le seuil de détection et 5 dépassent la VTRi. En Martinique, 48 des 119 enfants sont sous ce seuil et 10 le dépassent.
L’étude observe par ailleurs une cohérence forte au sein des foyers, suggérant des sources communes d’exposition entre parents et enfants, probablement liées à l’alimentation.
Une baisse réelle, à interpréter avec prudence
La comparaison avec Kannari 1, menée en 2013, met en évidence un recul des moyennes géométriques. En Guadeloupe, la moyenne passe de 0,13 à 0,06 µg/L ; en Martinique, de 0,14 à 0,09 µg/L. Cette diminution n’est pas attribuable à l’évolution démographique et serait même d’une ampleur plus marquée à population comparable, compte tenu du caractère cumulatif du chlordécone.
Santé publique France appelle toutefois à la prudence. Plusieurs changements méthodologiques entre les deux enquêtes (échantillonnage, base de sondage, méthode de collecte) rendent les comparaisons directes plus complexes. La baisse observée pourrait donc résulter à la fois d’une réduction réelle de l’exposition et de ces ajustements de protocole. Surtout, la persistance de valeurs extrêmes montre que l’amélioration ne touche pas uniformément la population.
Comme le souligne Yann Le Strat, directeur scientifique de Santé publique France, ces résultats appellent à renforcer les messages de prévention en ciblant les populations les plus exposées et les zones géographiques prioritaires.
Comment l’étude a été menée
Kannari 2 est une enquête transversale conduite du 22 janvier au 27 juillet 2024 sur l’ensemble des communes de Guadeloupe continentale et de Martinique. La base de sondage, issue des fichiers de l’assurance maladie, comptait 296 118 bénéficiaires en Guadeloupe et 287 330 en Martinique. Un échantillon de 7 666 personnes a été tiré au sort, avec une surreprésentation des groupes à risque.
Au final, 1 169 adultes en Guadeloupe et 1 146 en Martinique ont suivi l’intégralité du protocole, soit des taux de participation complète de 34,7 % et 34,0 %. La collecte reposait sur trois visites à domicile, incluant questionnaires, examen clinique et prélèvements sanguins et urinaires.
Et après ?
Ces premiers résultats ne portent que sur le chlordécone. Des analyses complémentaires, attendues pour le premier semestre 2027, porteront sur d’autres polluants (métaux lourds, autres pesticides), sur les déterminants détaillés de l’imprégnation, ainsi que sur les connaissances, attitudes et pratiques de la population. Un rapport complet est prévu pour 2027.
En résumé
Trois décennies après l’interdiction du chlordécone, son empreinte demeure inscrite dans les corps antillais. Kannari 2 apporte une note d’espoir, avec une exposition globale en recul, tout en rappelant l’ampleur de la tâche : une contamination encore généralisée, des inégalités fortes liées à l’âge, au territoire et au métier, et des foyers entiers exposés via l’alimentation. Pour la Guadeloupe et la Martinique, la réduction de l’exposition reste un enjeu de santé publique de long terme, indissociable de la question de la contamination des sols et des milieux marins.



