La Grande Caraïbe décryptée depuis 2015

Nou an péyi révé au Mémorial ACTe : une exposition collective d’envergure en Guadeloupe
Le Mémorial ACTe de Guadeloupe présente une exposition collective d’envergure, Nou an péyi révé – Traversées de la mangrove, qui se tient jusqu’au 29 août. 28 artistes caribéens et africains réunis autour de la figure de Maryse Condé : le projet est dense, politique et résolument ancré dans les réalités du présent.
Un projet né d’un lyannaj de curateurs
Quatre commissaires d’exposition ont conçu l’exposition :
- Elisabeth Gustave, fondatrice du Festival International du Film des Droits Humains de Guadeloupe
- Tiyi Kalmery, ancienne responsable du Fonds départemental d’art contemporain de Guadeloupe
- Olivier Marboeuf, figure internationale des scènes postcoloniales, passé par les biennales de Berlin, Venise et São Paulo
- Christelle Clairville, fondatrice de La Maison Gaston, structure dédiée aux artistes des territoires créoles.
Des générations et des trajectoires différentes, réunis dans un lyannaj de talents, mot créole qui désigne une entraide collective, un faire ensemble.
Le choix de s’inspirer de La traversée de la mangrove de Maryse Condé n’est pas anodin. Le roman de la grande écrivaine guadeloupéenne structure le parcours de l’exposition en 3 temps – le serein, la nuit et le devant-jour, soit un voyage initiatique qui interroge ce que signifie être guadeloupéen hier, aujourd’hui et demain.
La mangrove comme métaphore : un espace d’entre-deux, d’enchevêtrement, d’incertitudes, mais aussi de vie et de résistance.
28 artistes pour un récit polyphonique
Le plateau réunit 28 artistes contemporains, caribéens et africains, travaillant en peinture, sculpture, installation et vidéo. Parmi eux, des noms confirmés comme Joël Nankin, figure historique de la peinture guadeloupéenne né en 1955, ou Levoy Exil, artiste haïtien né en 1944 et pilier du mouvement Saint-Soleil. Mais aussi des voix plus jeunes : Simon Gabourg, né en 1998 à Guadeloupe et aujourd’hui basé à Bordeaux, ou Kenny Cairo, né en 1996, artiste multimédia dont la composition musicale traverse l’ensemble du parcours.
La géographie artistique de l’exposition est elle-même significative. On y trouve des artistes vivant et travaillant en Guadeloupe, en Martinique, en Guyane, à Paris, à Bordeaux, à Fort-de-France ou au Morne-Vert. Un artiste né en Guinée-Bissau, Nú Barreto, voisine avec une artiste née à Paris de père ivoirien et de mère guadeloupéenne, Marie-Claire Messouma Manlanbien. La Caraïbe n’est pas pensée comme une île isolée, mais comme un nœud de circulations entre Afrique, Europe et Amériques.
Un parcours en 3 actes, politique et sensible
Le dossier décrit un parcours en 3 espaces distincts.
Le premier, « l’île, la terre qu’ont foulée les ancêtres », convoque les héritages coloniaux et les traces de l’esclavage. C’est là que Jean-François Boclé — artiste martiniquais décédé en 2026, dont les œuvres sont présentées par sa succession — épingle des phrases sur les murs, dont une particulièrement saisissante sur le chlordécone, ce pesticide qui a empoisonné durablement les terres et les corps antillais.
Le deuxième espace, la mangrove elle-même, est décrit comme un lieu d’incertitudes où s’enchevêtrent histoire coloniale, mémoires ancestrales et espoirs de liberté. L’installation de Louisa Marajo, née en 1987 en Martinique, y explore les relations ambivalentes avec la France hexagonale, entre attraction et répulsion. Jean-David Nkot, peintre camerounais né à Douala en 1989, y interroge la surexploitation des ressources naturelles ; Simon Gabourg y met en scène des palettes industrielles comme vecteurs d’un capitalisme global dont les Antilles furent, selon le dossier, un maillon essentiel.
Le troisième espace, le jardin, est celui de la réconciliation et de la guérison. Félie Line Lucol, née en 1967 en Guadeloupe, y assemble un jardin créole futuriste à partir de matériaux de récupération collectés sur l’île. David Gumbs, né en 1977 à Guadeloupe et originaire de Saint-Martin, propose une installation sonore immersive intitulée Sonic Healing, faisant des paysages sonores caribéens les catalyseurs d’une guérison collective. Levoy Exil y représente des loas vaudou haïtiens, inscrivant le spirituel au cœur du vivant.
Une exposition ancrée dans le territoire, mais ouverte sur le monde
Au-delà des murs du Mémorial ACTe, l’exposition prévoit des événements dans plusieurs communes de Guadeloupe, pensés comme des Biks, espaces de parole et de transmission associant artistes, penseurs et représentants de la société civile. Le projet se veut ainsi un outil de conversation publique, ancré dans les réalités locales tout en dialoguant avec des enjeux qui dépassent largement l’archipel : migrations, postcolonialisme, extractivisme, souveraineté identitaire.
