La Grande Caraïbe décryptée depuis 2015

Brevets et marques : l’Amérique latine et la Caraïbe innovent, mais n’en récoltent pas les fruits
L’Office européen des brevets (OEB) et la Commission économique des Nations Unies pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPALC) ont publié en mai une étude conjointe intitulée Harnessing intellectual property for development: Opportunities and challenges for Latin America and the Caribbean.
Couvrant 9 pays de la région sur la période 2016-2020, ce rapport de 115 pages livre un diagnostic sans complaisance : les industries intensives en propriété intellectuelle sont plus productives et mieux rémunérées, mais la région reste massivement importatrice de technologie brevetée et peine à convertir sa capacité d’invention en valeur économique domestique.
Un partenariat inédit entre l’OEB et la CEPALC
L’étude est le fruit d’une collaboration entre deux institutions aux expertises complémentaires :
- l’OEB apporte sa maîtrise des données et de l’analyse de brevets à l’échelle mondiale
- la CEPALC son expertise des politiques de développement productif en Amérique latine et dans la Caraïbe.
Elle porte sur 9 pays : Argentine, Brésil, Chili, Colombie, Équateur, El Salvador, Mexique, Pérou et Uruguay, regroupés sous l’acronyme LAC9, et s’appuie sur des données économiques et de propriété intellectuelle croisées à un niveau de désagrégation inédit. Ce travail prolonge une collaboration initiée en 2025 autour d’une étude sur l’agriculture numérique impliquant cinq offices nationaux de brevets latino-américains.
Le message central des deux institutions est formulé sans ambiguïté : la politique de propriété intellectuelle ne peut opérer en silo. Elle doit être intégrée à la politique industrielle et de développement productif, faute de quoi le renforcement des protections juridiques ne produira pas les effets de montée en gamme espérés.
Des industries intensives en PI : petites en taille, grandes en valeur
Parmi les 136 classes manufacturières analysées dans les neuf pays, 44 sont identifiées comme intensives en droits de propriété intellectuelle : 31 intensives en brevets, 24 en marques, et 11 dans les deux catégories. Elles représentent une part modeste de l’emploi manufacturier formel (12,4 %, soit environ 1,68 million de travailleurs sur la période 2016-2020), mais génèrent 13,0 % de la valeur ajoutée manufacturière, soit plus de 68,2 milliards de dollars.
L’écart salarial est frappant. Les travailleurs des industries intensives en PI perçoivent une prime de salaire de 32,1 % par rapport à leurs homologues dans les secteurs non intensifs. Dans les industries exclusivement intensives en brevets, cette prime bondit à 56,2 %. L’étude établit par ailleurs une corrélation positive et statistiquement significative entre l’intensité en brevets et la productivité du travail, principalement au Brésil, au Chili, en Équateur et au Mexique.
L’intensité en marques, en revanche, ne montre qu’une corrélation quasi nulle avec la productivité, suggérant que ce sont bien les activités d’innovation technologique, et non la seule valorisation commerciale, qui tirent la performance économique vers le haut.
Une région massivement importatrice de technologie brevetée
Le troisième message clé de l’étude est peut-être le plus structurellement préoccupant. Les industries intensives en PI ne représentent que 9 % des exportations de la région, contre 19 % de ses importations. Les secteurs intensifs en brevets seuls comptent pour 15 % des importations. La région exporte donc massivement des produits non intensifs en PI (matières premières, produits agricoles, produits manufacturés bas de gamme) et importe les biens à forte valeur technologique.
Cette asymétrie physique se prolonge dans les flux financiers. Les pays de la région paient structurellement plus de redevances liées à la propriété intellectuelle qu’ils n’en reçoivent, un signe du déséquilibre entre leur capacité à consommer des technologies étrangères et leur capacité à en produire et à en monétiser.
La géographie de ces échanges est révélatrice. Le Mexique fonctionne comme un nœud d’assemblage intégré à l’économie nord-américaine : 86 % de ses exportations dans les industries intensives en PI vont vers l’Amérique du Nord, tandis que 45 % de ses importations dans ces mêmes secteurs proviennent d’Asie orientale. Les économies sud-américaines, elles, importent massivement d’Europe et d’Asie de l’Est pour leurs biens à forte valeur technologique, tout en exportant surtout des produits primaires et non intensifs en PI vers ces mêmes zones.
Paradoxalement, pour les industries intensives en PI, le marché latinoaméricain lui-même est le principal débouché : la Colombie y dirige 73 % de ses exportations dans ce segment, signe que l’intégration régionale joue un rôle plus important qu’il n’y paraît pour ces filières.
Les universités inventent, les entreprises étrangères encaissent
L’analyse du paysage des brevets révèle un paradoxe structurel. Les applications de brevets déposées dans la région sont dominées à plus de 70 % par des déposants étrangers, principalement des entreprises privées internationales qui concentrent leur activité dans les secteurs manufacturiers intensifs en brevets.
Les acteurs domestiques déposent comparativement peu, et leur profil a évolué de façon inquiétante entre 2011-2015 et 2016-2020 : la part des entreprises privées nationales dans les dépôts domestiques est tombée de 32,1 % à 25,9 %, tandis que celle des universités et organismes publics de recherche progressait de 22,4 % à 29,1 %. Autrement dit, c’est le secteur public qui porte de plus en plus l’innovation technologique domestique, laissant le secteur privé national en retrait.
Cependant, les universités peinent à faire le pont entre laboratoire et marché : les mécanismes de transfert de technologie restent insuffisamment développés pour que ces inventions académiques se convertissent en produits, en emplois et en valeur économique locale.
Un phénomène aggrave encore ce tableau : la région perd la propriété de ses propres inventions à l’international.
L’étude identifie un écart croissant entre la participation d’inventeurs latinoaméricains à des familles de brevets protégées à l’étranger et la détention effective de ces brevets par des entités de la région. En clair, des chercheurs et ingénieurs d’Amérique latine participent à des innovations déposées par des entreprises étrangères, sans que la région ne capture la valeur qui en découle. Ce phénomène est particulièrement marqué dans les technologies de l’information et de la communication.
Des recommandations politiques précises, calibrées par degré de maturité
Les conclusions de l’étude débouchent sur une série de recommandations politiques différenciées selon le niveau de développement des systèmes d’innovation nationaux.
- Pour les pays dont les systèmes sont encore embryonnaires, la priorité est de construire des capacités de base et de connecter la technologie importée à des processus d’apprentissage et d’adaptation locale.
- Pour les pays à maturité intermédiaire, l’enjeu est de passer de mesures éparses à un ensemble cohérent articulant recherche, financement de l’innovation, commercialisation et transfert technologique.
- Pour les pays les plus avancés, il s’agit d’utiliser la PI de manière plus stratégique pour approfondir la participation domestique dans des secteurs à base scientifique.
3 leviers transversaux sont identifiés comme prioritaires.
- D’abord, renforcer les infrastructures de transfert technologique entre universités et entreprises, et améliorer le financement de l’amorçage et de la montée en échelle.
- Ensuite, accroître la sensibilisation des PME aux systèmes de propriété intellectuelle, souvent ignorés ou inaccessibles à ces acteurs.
- Enfin, approfondir l’intégration régionale en matière d’innovation — normes, réglementation, marchés publics, collaboration en recherche — pour permettre aux entreprises de la région de se développer à l’échelle latinoaméricaine avant d’affronter la compétition mondiale.
Ce que ce rapport dit à la Caraïbe
Si l’étude porte principalement sur les neuf grandes économies du continent, ses enseignements résonnent directement pour les petites économies caribéennes, souvent absentes des grandes études économiques régionales.
La dépendance aux importations de biens technologiques, la faiblesse des dépenses de R&D, la prédominance des entreprises étrangères dans l’activité brevetée, le défi de convertir les capacités académiques en valeur industrielle, ces dynamiques structurelles concernent tout autant la Guadeloupe, la Martinique, Trinidad, la Jamaïque ou les petits États insulaires indépendants que l’Argentine ou le Mexique.
L’avertissement de la CEPALC et de l’OEB vaut pour l’ensemble du grand espace caribéen : sans une politique de propriété intellectuelle intégrée au développement productif, les innovations resteront dans les laboratoires ou dans les portefeuilles d’entreprises étrangères.
