CARIFORUM-UE : le partenariat économique renoue le dialogue politique après 5 ans de silence

Réunis le 19 juin à Saint-Domingue, en République dominicaine, CARIFORUM et l’Union européenne ont tenu la cinquième réunion de leur Conseil conjoint dans le cadre de l’Accord de partenariat économique (APE).

Premier rendez-vous politique dédié à cet accord depuis la pandémie de COVID-19, la rencontre a permis de dresser un bilan sans complaisance d’un partenariat dont la Caraïbe peine encore à tirer pleinement profit. Compte rendu d’un communiqué conjoint riche d’enseignements.

Une réunion sous le signe des crises superposées

La rencontre s’est déroulée dans un environnement mondial décrit comme « hautement incertain » : tensions géopolitiques accrues, conflits, impacts sévères des phénomènes météorologiques extrêmes liés à la crise climatique, perturbations des chaînes d’approvisionnement, pressions inflationnistes, insécurité énergétique, et défis budgétaires et d’endettement.

Face à ces incertitudes commerciales, le Conseil conjoint a réaffirmé son attachement à un système commercial multilatéral fondé sur des règles et le droit international, ouvert, transparent, inclusif, non discriminatoire et prévisible.

La réunion était présidée, côté CARIFORUM, par le Haut Représentant Eduardo Sanz Lovaton, ministre de l’Industrie, du Commerce et des MPME de la République dominicaine. La délégation européenne était conduite par Maros Sefcovic, commissaire européen au Commerce et à la Sécurité économique, accompagné de Theodora Constantinidou, secrétaire d’État chypriote aux Affaires étrangères, représentant le Conseil de l’UE.

Élément marquant souligné par le communiqué : il s’agissait du premier engagement politique dédié entre les deux parties sur leur APE depuis la pandémie de COVID-19, dont l’impact économique a été particulièrement sévère dans la Caraïbe.

L’ombre de l’ouragan Melissa

Le Conseil n’a pas éludé l’actualité tragique de la région. La réunion a pris acte de l’ouragan Melissa qui, en octobre 2025, a dévasté des parties de la Jamaïque, de la République dominicaine et d’Haïti, et touché les Bahamas ainsi que d’autres États caribéens. Les participants ont exprimé leur sympathie aux gouvernements et aux peuples affectés, reconnaissant le chemin difficile de ces États vers le redressement économique.

Un bilan lucide : des bénéfices encore inégaux

C’est sans doute le point le plus révélateur du communiqué. La réunion a rappelé que les États du CARIFORUM expriment de longue date leurs préoccupations quant à leur incapacité à bénéficier pleinement de l’APE, et a noté avec inquiétude que nombre de ces difficultés persistent.

Plusieurs obstacles concrets sont nommés : les contraintes du côté de l’offre, une capacité institutionnelle limitée et des mesures réglementaires européennes affectant l’accès au marché entravent la capacité des entreprises caribéennes à établir une présence effective sur le marché de l’UE. Le Conseil conjoint a mandaté le Comité Commerce et Développement (TDC) et d’autres institutions conjointes pour identifier des solutions pratiques.

Le bilan de la mise en œuvre est, lui aussi, contrasté. Si l’UE poursuit son accès en franchise de droits et sans contingent pour les marchandises d’origine CARIFORUM, et si des progrès ont été réalisés des deux côtés sur les cadres réglementaires des services et de l’investissement, la réunion a relevé des déficits de mise en œuvre, en particulier le non-respect, par certains États du CARIFORUM, de leurs obligations de libéralisation tarifaire. L’UE a exhorté ces États à s’y conformer sans délai.

Les services et la question des visas

La réunion a insisté sur l’importance d’approfondir le commerce des services entre les deux blocs, soulignant que ce secteur est désormais le principal moteur de l’économie mondiale. Le Comité spécial sur les services, dont l’établissement avait été décidé lors de la quatrième réunion, voit son travail salué.

Un point sensible a toutefois été abordé : les exigences de visa de certains États membres de l’UE peuvent constituer des obstacles pour les fournisseurs de services caribéens souhaitant saisir les opportunités du marché européen. Les parties ont exprimé l’espoir qu’un échange ouvert sur la question permette d’identifier les difficultés et de développer des solutions appropriées.

Haïti, la Croatie et les indications géographiques

Le communiqué touche plusieurs dossiers spécifiques. Sur Haïti, le Conseil conjoint a exprimé son soutien à une solution durable s’attaquant aux causes profondes de l’instabilité et des crises multidimensionnelles que traverse le pays, et a formé le vœu qu’Haïti puisse appliquer l’Accord dès qu’il sera en mesure de le faire.

Sur la Croatie, les États du CARIFORUM finalisent leur position concernant l’offre d’accès au marché croate, en souhaitant une couverture sectorielle plus large et des niveaux de libéralisation plus élevés dans les engagements de services. Le Conseil a noté que cette incorporation pourrait se faire par procédure écrite.

Enfin, sur les indications géographiques, le Conseil a pris note des progrès des négociations pour un accord de protection et appelé les parties à les conclure avant la prochaine réunion du TDC en 2027.

La dimension développement au cœur des tensions

Le volet « coopération au développement » cristallise une part des inquiétudes caribéennes. Si la réunion a salué le soutien financier et non financier fourni par l’UE depuis la dernière rencontre, le CARIFORUM a exprimé ses préoccupations quant au niveau de l’appui financier disponible dans le cadre de l’instrument européen NDICI (Voisinage, Développement et Coopération internationale), et quant à l’absence de programmes indicatifs pluriannuels bilatéraux (MIP) pour certains États. L’UE a, de son côté, rappelé que le soutien restait accessible via le MIP régional.

Les États du CARIFORUM ont souligné les contraintes structurelles auxquelles ils font face et insisté sur la nécessité de certitude et de prévisibilité dans la fourniture de cette coopération. L’UE a évoqué son approche Global Gateway, qui cherche à mobiliser l’investissement dans des domaines tels que la connectivité numérique, l’énergie et l’économie circulaire.

Réviser l’Accord pour suivre l’époque

Plusieurs signaux indiquent une volonté d’adapter l’APE à un contexte mouvant. Le CARIFORUM estime que des ajustements pourraient être nécessaires pour que l’Accord reste suffisamment calibré. La partie caribéenne a par ailleurs appelé à une révision à la lumière de l’expiration de l’Accord de Cotonou, afin d’en évaluer les implications, notamment sur la dimension développement de l’APE. Le TDC a été chargé d’examiner cette question et de présenter ses conclusions lors de la prochaine réunion.

Le Conseil a aussi rappelé qu’un objectif clé de l’APE est la promotion de l’intégration régionale entre les États du CARIFORUM eux-mêmes — un chantier où beaucoup restent en retard, certains n’ayant pas encore accordé aux autres le niveau de préférences commerciales consenti à l’UE.

Prochain rendez-vous à Bruxelles en 2028

Après avoir remercié chaleureusement le gouvernement et le peuple dominicains pour leur hospitalité, les parties ont convenu que la sixième réunion du Conseil conjoint se tiendrait en 2028 à Bruxelles. D’ici là, plusieurs chantiers attendent les institutions de l’APE : conclure les négociations sur les indications géographiques, faire avancer le dossier croate, renforcer la collecte de données commerciales et, surtout, trouver les solutions pratiques pour que la Caraïbe tire enfin pleinement parti d’un partenariat vieux de près de deux décennies.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.