Eau en Guadeloupe : focus sur le SDAGE 2022-2027

Adopté par le Comité de l’eau et de la biodiversité (CEB) le 6 décembre 2021, puis approuvé par le préfet, le Schéma directeur d’aménagement et de gestion des eaux (SDAGE) 2022-2027 fixe pour 6 ans la feuille de route de l’archipel et de Saint-Martin en matière de ressource en eau, d’assainissement et de protection des milieux aquatiques.

Document technique mais hautement stratégique, il traduit en droit local les exigences de la directive cadre européenne sur l’eau de 2000. Il met en lumière un territoire dont l’accès à l’eau dépend largement de rivières vulnérables, dans un contexte de réchauffement appelé à s’intensifier.

Un cadre européen décliné à l’échelle de l’archipel

Le SDAGE est l’instrument français de mise en œuvre de la directive cadre sur l’eau (DCE) du 23 octobre 2000, transposée en droit national par la loi du 21 avril 2004. Cette directive impose à chaque district hydrographique d’atteindre le « bon état des eaux », évalué selon des critères écologiques, chimiques et quantitatifs.

Le plan 2022-2027 constitue le troisième cycle de planification, après ceux de 2010-2015 et de 2016-2021. Il s’appuie sur un nouvel état des lieux des masses d’eau réalisé en 2018-2019. Au-delà de la seule qualité de l’eau, il embrasse un large éventail de problématiques : la satisfaction des usages (eau potable, agriculture, industrie, baignade), la protection contre les inondations, la préservation des zones humides et l’adaptation au changement climatique.

Sa portée juridique n’est pas symbolique. Le SDAGE engage la France vis-à-vis de l’Union européenne quant à l’atteinte des objectifs de bon état des eaux, et le non-respect de ces objectifs peut donner lieu à des contentieux et à d’éventuelles sanctions financières.

5 orientations, une vingtaine de dispositions

Le document s’articule autour de 5 orientations fondamentales, déclinées en dispositions opérationnelles :

  1. Améliorer la gouvernance et replacer la gestion de l’eau dans l’aménagement du territoire (7 dispositions).
  2. Assurer la satisfaction quantitative des usages en préservant la ressource (2 dispositions).
  3. Garantir une meilleure qualité de la ressource vis-à-vis des pesticides et autres polluants, dans un souci de santé publique (2 dispositions).
  4. Améliorer l’assainissement et réduire l’impact des rejets (6 dispositions).
  5. Préserver et restaurer les milieux aquatiques (5 dispositions).

L’adaptation au changement climatique traverse l’ensemble du dispositif. Au total, 80 mesures du programme de mesures (PDM) associé au SDAGE s’inscrivent dans une démarche d’adaptation. 9 dispositions sont par ailleurs communes avec le Plan de gestion des risques d’inondation (PGRI), témoignant de la volonté d’articuler gestion de l’eau et prévention des inondations.

La chlordécone, une contamination qui repousse les échéances au-delà de 2039

L’un des enseignements les plus frappants du SDAGE concerne les dérogations aux objectifs de bon état. Le document prévoit plusieurs régimes : bon état déjà atteint, report de délai à 2027, report au-delà de 2039, ou objectif moins strict.

Le cas de la chlordécone est emblématique. Les masses d’eau contaminées par ce pesticide sont classées en report de délais pour conditions naturelles. Le SDAGE l’écrit sans ambiguïté : compte tenu de la très forte rémanence de cette molécule dans les sols et les eaux, il ne sera pas possible d’atteindre le bon état des masses d’eau concernées à l’horizon 2027. Le délai d’atteinte du bon état n’est plus relatif qu’au temps de réponse du milieu lui-même. D’autres molécules chimiques persistantes (HCH, dieldrine, endrine, HBCDD) justifient également des reports au-delà de 2039.

Une ressource adossée aux rivières, donc exposée

C’est sans doute le point le plus structurant pour comprendre la vulnérabilité guadeloupéenne. En Guadeloupe, l’eau consommée provient essentiellement des rivières, davantage exposées au changement climatique que les nappes souterraines. La ressource est par ailleurs marquée par une forte irrégularité spatiale, avec une prédominance des prélèvements sur l’île de Basse-Terre, et par un contraste temporel net entre la saison humide (hivernage) et la saison sèche (carême).

Les cours d’eau présentent un linéaire faible et des bassins versants de petite taille, de 10 à 30 km², à l’exception de la Grande Rivière à Goyaves qui couvre 158 km². Selon les données d’évolution, les consommations d’eau devraient progressivement augmenter, ce qui accentue le risque de conflits d’usages entre secteurs préleveurs, notamment durant le carême.

Le changement climatique, facteur aggravant documenté

L’annexe consacrée à l’impact du changement climatique croise trois échelles de données : les projections mondiales du GIEC, le projet national Explore 2070 et le projet régional C3AF (Changement climatique et conséquences sur les Antilles françaises). Les chiffres convergent vers un même constat de pression croissante.

Température. À l’échelle mondiale, le scénario le plus pessimiste du GIEC (RCP 8.5) projette une hausse pouvant atteindre +4,8 °C d’ici 2100. À l’échelle régionale, le projet C3AF estime que dans les Antilles françaises, les températures en saison sèche augmenteraient d’environ 1,5 à 2 °C à l’horizon 2055, et de 2,5 à 3,5 °C à l’horizon 2080. Les pics actuels en Guadeloupe (environ 34 °C à l’ombre le jour, 26 à 27 °C la nuit) seraient alors dépassés presque chaque année.

Précipitations. Selon le modèle Arpège-Climat de Météo-France, l’assèchement projeté atteindrait −10 à −15 % sur tout le territoire à l’horizon 2080 en saison sèche, contre −5 % à l’horizon 2055. Le nombre d’épisodes secs (quatre jours ou plus sans pluie) augmenterait significativement à l’horizon 2080, passant de 58 à 61 jours par an.

Niveau de la mer. Le GIEC retient une élévation comprise entre +26 et +82 cm d’ici la fin du XXIe siècle. Le projet C3AF travaille sur une hypothèse d’environ 80 cm à l’horizon 2080. Dans ce scénario, les vagues les plus hautes pourraient croître de 20 à 40 % dans le Grand-Cul-de-Sac-Marin, la barrière de corail perdant une partie de son rôle protecteur.

Cyclones. Le projet C3AF anticipe une diminution du nombre total de cyclones dans le bassin, mais une augmentation des ouragans les plus intenses (catégories 4 et 5), avec une pluviométrie cyclonique en hausse de 5 à 15 %. Historiquement, la Guadeloupe a recensé en soixante ans, depuis 1950, neuf tempêtes tropicales et huit ouragans, soit en moyenne un phénomène cyclonique tous les 3,5 ans et un ouragan tous les 7,5 ans.

Un littoral et des écosystèmes en première ligne

Aujourd’hui, 5 % du territoire et 6 % de la population sont exposés à la submersion marine, soit 78 km². Le bâti exposé représente 6 % du parc, avec environ 14 500 bâtiments et 229 infrastructures concernés. À l’horizon 2030, 160 km de trait de côte sont identifiés en érosion.

La vulnérabilité du bâti littoral est marquée : 70 % des bâtiments en zone littorale sont sans étage refuge, et en 2013, 23 % de la population vivait à moins de 10 mètres d’altitude. La hausse des températures marines menace par ailleurs directement les récifs coralliens, exposés à des épisodes de blanchissement plus fréquents, tandis que les mangroves, qui atténuent les effets de l’élévation du niveau marin, voient leur rôle protecteur fragilisé.

Un programme de mesures aux coûts ciblés

Le programme de mesures chiffre les actions à engager. Parmi les postes les plus lourds figurent :

  •  la réduction des pertes sur les réseaux d’adduction et de distribution d’eau potable (74 M€)
  • la régularisation de l’ensemble des ouvrages de prélèvement (70 M€)
  • l’aménagement des ouvrages pour respecter la continuité écologique des cours d’eau (16,5 M€).

D’autres mesures, plus modestes en montant, portent sur la connaissance scientifique des nappes souterraines (3 M€), la conversion en agriculture biologique (3 M€) ou encore l’identification et la caractérisation des zones humides.

En résumé

Le SDAGE 2022-2027 est une actualisation du plan précédent, dont les grandes orientations restent valables. Néanmoins, il met en lumière une équation préoccupante. Un territoire dont l’eau potable dépend largement de rivières sensibles, une contamination à la chlordécone qui hypothèque le bon état de plusieurs masses d’eau bien au-delà de 2039, et un changement climatique appelé à réduire les précipitations tout en intensifiant les épisodes extrêmes.

Pour la Guadeloupe comme pour l’ensemble de la Grande Caraïbe, la souveraineté sur l’eau devient un enjeu de planification de premier ordre.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.