La Grande Caraïbe expliquée, analysée et racontée autrement
2 fois plus d’événements extrêmes en 20 ans : le PNUD redessine sa feuille de route pour la Caraïbe

Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), instance de 36 pays, a publié son Programme régional 2026-2029 pour l’Amérique latine et la Caraïbe.
La lecture de ce document de 26 pages est instructive. La Grande Caraïbe n’y occupe jamais le premier plan, l’ensemble régional étant traité d’un bloc. Il apparaît en revanche à chaque fois qu’il s’agit de nommer un point de rupture, au point que le programme reconnaît explicitement s’inspirer de l’expérience caribéenne, où les petits États insulaires en développement font face à « une exposition disproportionnée aux chocs climatiques, économiques et sécuritaires ».
Une région qui a beaucoup progressé, puis s’est arrêtée
Le PNUD ouvre son diagnostic par un rappel dont il faut mesurer l’ampleur.
- Entre 2000 et 2024, l’Amérique latine et la Caraïbe ont réduit de moitié la pauvreté, passée de 50,3 % à 25 % de la population.
- La mortalité infantile a été divisée par deux.
- L’exclusion scolaire est tombée d’un enfant sur 4 à un enfant sur 10.
- L’espérance de vie a gagné plus de 6 ans.
- La région est devenue majoritairement à revenu intermédiaire, sans pour autant devenir une région de classes moyennes, nuance le document.
Le constat suivant est plus sombre. Ces progrès sont inégaux et se sont enrayés avant même la pandémie. En 2024, la croissance régionale s’est établie à 2,2 % du produit intérieur brut, soit 1,1 point sous la moyenne mondiale et le niveau le plus faible parmi les régions en développement. La productivité, écrit le PNUD, est « restée relativement inchangée depuis 50 ans ». Environ la moitié des travailleurs de la région relèvent du secteur informel.
La Caraïbe, ou le cercle vicieux de la dette climatique
Le PNUD décrit une contraction économique récente qui, combinée à la hausse des taux d’intérêt mondiaux et à la dépréciation des monnaies, a aggravé les vulnérabilités liées à la dette. Plusieurs pays consacrent désormais une part importante de leur budget au service de celle-ci, au détriment de la santé, de l’éducation et des infrastructures.
Dans la Caraïbe, « les coûts de reconstruction après les événements météorologiques extrêmes génèrent un cercle vicieux de besoins budgétaires et de taux d’intérêt élevés ». Autrement dit, l’ouragan produit de la dette, la dette renchérit le crédit, le crédit renchérit la reconstruction du prochain ouragan.
La fréquence de ces événements n’est pas une projection. Sur les deux dernières décennies, la région a connu plus du double du nombre annuel moyen d’événements extrêmes enregistré lors des décennies précédentes.
Focus sur la santé mentale
Deux chiffres du document méritent d’être extraits parce qu’ils quantifient ce que l’on quantifie rarement.
Le premier concerne la santé mentale, décrite comme une préoccupation croissante en particulier chez les jeunes, dont le coût pour la région dépasse 30 milliards de dollars par an en productivité perdue et en mortalité précoce, soit environ 25,9 milliards d’euros. La source est le Rapport régional sur le développement humain 2025 du PNUD lui-même.
Le second concerne le travail de soin. Le travail domestique et de soin non rémunéré représente environ 21,4 % du produit intérieur brut régional et pourrait valoir 21 centimes pour chaque dollar généré. Ce travail est majoritairement assuré par des femmes, ce qui, écrit le PNUD, « renforce l’inégalité de genre et contraint l’autonomisation économique des femmes ». La pression va s’accentuer : d’ici 2030, une personne sur 6 dans la région sera une personne âgée.
40 millions de dollars et une précision qui compte
Le programme se structure autour de 4 résultats attendus (la résilience face aux crises, la gouvernance effective, la planète en bonne santé et la prospérité pour tous), activés par 3 accélérateurs transversaux :
- la transformation numérique et l’intelligence artificielle
- l’égalité de genre
- la finance durable.
Le financement estimé du programme régional s’élève à 40,7 millions de dollars sur quatre ans, environ 35,1 millions d’euros. La ventilation est révélatrice : 3,2 millions de dollars seulement proviennent des ressources régulières du PNUD, contre 37,5 millions d’« autres ressources », c’est-à-dire des financements à mobiliser auprès de donateurs, de partenaires multilatéraux et du secteur privé.
Plus de neuf dixièmes du programme reposent donc sur de l’argent qui n’est pas encore acquis.
Le PNUD ajoute une précision essentielle pour éviter le contresens. Le bureau régional mobilise par ailleurs environ 200 millions de dollars par an, soit à peu près 800 millions sur le cycle 2026-2029 (environ 690 millions d’euros), dont la majeure partie est programmée au niveau des pays et comptabilisée dans les programmes nationaux. Les 40,7 millions correspondent à l’échelon régional proprement dit, celui des plateformes, du conseil aux politiques publiques et de la coopération entre pays.
Le paradoxe budgétaire de la résilience
L’annexe du document permet une lecture que le corps du texte ne propose pas. La résilience est présentée comme le principe organisateur de tout le programme, celui qui donne son sens aux trois autres résultats. Elle reçoit pourtant l’une des enveloppes les plus modestes : 700 000 dollars de ressources régulières et 3,69 millions d’autres ressources, soit près de 4,4 millions de dollars au total, environ 3,8 millions d’euros.
À titre de comparaison, la gouvernance effective mobilise 700 000 dollars de ressources régulières et 14,31 millions d’autres ressources, soit environ 15 millions de dollars, près de treize millions d’euros. La prospérité pour tous atteint 10,84 millions de dollars, la planète en bonne santé 7,91 millions, les accélérateurs 2,55 millions. Le pilier le plus directement utile aux petits États insulaires exposés aux ouragans est donc celui qui reçoit le moins, hors accélérateurs.
Le déséquilibre ne condamne pas le programme, les enveloppes indicatives par résultat n’épuisant pas les financements mobilisables en cours de cycle. Il mérite néanmoins d’être signalé, et suivi.
Une région sans partenaires, ou presque
Le PNUD glisse une phrase que l’on peut lire comme un aveu ou comme un argument. « La réduction de la présence des partenaires multilatéraux et des ressources disponibles pour financer le développement dans la région renforce la pertinence de l’approche proposée. » Traduit hors du langage onusien : les autres s’en vont, et cela nous rend plus utiles.
Reste que le programme s’appuie explicitement sur les organisations régionales existantes, dont la CARICOM, l’Organisation des États américains, la CELAC, le MERCOSUR et le SICA, et sur un réseau de banques de développement qui inclut la Banque de développement des Caraïbes, la Banque interaméricaine de développement, la CAF, la Banque européenne d’investissement et l’Agence française de développement.



