Saint-Barthélemy : l’île à 90 000€ par habitant face aux limites de son modèle

L’Institut d’émission des départements d’outre-mer (IEDOM) a publié en 2026 son rapport annuel économique consacré à Saint-Barthélemy pour l’exercice 2025. Le document s’appuie sur une nouvelle estimation du PIB de l’île, réalisée dans le cadre du partenariat CEROM à partir des données de 2023.

Il dresse le portrait d’une économie hors norme dans la Caraïbe, entièrement portée par le tourisme de luxe et l’immobilier. Il en montre aussi les fragilités : rareté du foncier, dépendance énergétique et pression croissante sur les ressources.

Un PIB par habitant parmi les plus élevés du monde

En 2023, le produit intérieur brut de Saint-Barthélemy atteint 960,5 millions d’euros. Rapporté à une population de 10 660 habitants, il représente 90 103 € par habitant. Ce niveau place l’île largement en tête des économies ultramarines françaises. Il dépasse celui de l’Île-de-France (69 300 €) et représente plus du double de la moyenne de la France entière (41 300 €).

L’IEDOM signale toutefois que ce chiffre est « mécaniquement surévalué ». Une partie de la richesse produite sur l’île provient de travailleurs saisonniers non résidents, qui ne sont pas comptés dans la population. En 2025, les effectifs salariés déclarés à la Caisse de prévoyance sociale ont varié de 5 451 personnes en septembre à 7 717 en décembre.

Au total, près de 13 000 salariés ont travaillé sur l’île au cours de l’année. Les comparaisons ne tiennent pas compte non plus du niveau des prix, particulièrement élevé à Saint-Barthélemy.

Une économie construite autour du visiteur

La structure du PIB montre à quel point l’île dépend du tourisme. Les dépenses des touristes, comptées comme des exportations de services, sont estimées à 546,9 millions d’euros, soit 57 % du PIB. L’hébergement et la restauration représentent à eux seuls 19,7 % de la richesse produite, devant la construction (13,8 %) et le commerce (13,4 %).

L’immobilier joue un rôle de relais. Si l’on additionne les loyers réels et imputés des ménages, la valeur ajoutée des activités immobilières et les impôts liés aux transactions, le secteur pèse près de 28 % de la richesse produite.

À l’inverse, le secteur public reste très réduit : les administrations publiques produisent 2,2 % de la valeur ajoutée, contre 38,8 % dans les départements d’outre-mer et 20,9 % dans l’Hexagone. La fonction publique emploie 6,2 % des actifs, contre 41,3 % en Guadeloupe.

Une fréquentation record pour la troisième année consécutive

En 2025, l’île a accueilli 333 052 visiteurs, soit une hausse de 6,5 % sur un an. Ce niveau dépasse de 51 302 personnes celui d’avant la pandémie et de 52 512 celui d’avant l’ouragan Irma. La taxe de séjour bat elle aussi un record, à plus de 17,2 millions d’euros (+8,9 %). Les hôtels en apportent 55,5 % et les locations de villas 44,5 %.

Le marché américain reste dominant, avec 65,9 % des nuitées entre septembre 2024 et août 2025. Ces visiteurs viennent surtout de Floride, de New York, du Connecticut, de Caroline du Nord et du New Jersey. La France arrive en deuxième position (14 %), devant le Royaume-Uni (7 %).

Les dépenses confirment ce positionnement haut de gamme. En novembre, un séjour coûte en moyenne 12 250 euros, soit 453 euros par jour et par personne. Les visiteurs américains dépensent entre 440 et 518 euros par jour, contre 146 à 212 euros pour les visiteurs français.

L’offre suit cette clientèle. L’île compte 26 établissements hôteliers, dont 11 hôtels cinq étoiles et palaces. Elle compte aussi 1 256 logements déclarés en location saisonnière, qui totalisent 5 136 chambres.

La croisière, volontairement limitée aux navires de moins de 1 200 passagers, progresse de 16,2 % avec 49 246 passagers. Elle reste néanmoins à 77,8 % de son niveau de 2019. La plaisance atteint un niveau record, avec 41 217 passagers à bord des yachts.

Des portes d’entrée sous tension

L’aéroport Rémy de Haenen, dont la piste n’accepte que des appareils d’une vingtaine de places, a accueilli 232 548 passagers en 2025 (+14,2 %). C’est 26,1 % de plus qu’en 2019. La liaison avec Sint Maarten représente 58,7 % du trafic, et la compagnie Winair en assure 43,8 % à elle seule. La disparition d’Air Antilles, qui a cessé ses activités début décembre 2025 avant d’être placée en liquidation judiciaire en avril 2026, aura un effet « plus nettement perceptible en 2026 », selon le rapport. La compagnie locale St Barth Executive progresse fortement, avec 18 197 passagers (+125,2 %).

Au port de Gustavia, 219 558 arrivées ont été enregistrées (+3,3 %). Les ferries représentent près de 60 % du total. Le port de commerce a traité 8 688 conteneurs (+5,1 %) et les droits de quai atteignent 25,1 millions d’euros. Le manque d’espace limite toutefois les opérations. La Collectivité a lancé au second semestre 2025 des travaux d’extension financés à hauteur de 10 millions d’euros.

Le BTP marque le pas, les grands chantiers attendent

La reconstruction après Irma est terminée, et le secteur de la construction ralentit. En 2025, la consommation de ciment recule de 9,9 % et les effectifs salariés du BTP de 10,6 %. Plusieurs projets publics doivent prendre le relais. Le centre culturel de Gustavia, freiné par des fouilles archéologiques et la défaillance d’un prestataire, pourrait voir son coût passer de 22,7 à 31 millions d’euros, avec une livraison désormais envisagée en 2029. Les travaux du groupe scolaire de Saint-Jean, porté par la Collectivité pour 28 millions d’euros, doivent débuter en 2026.

Le logement, angle mort de la prospérité

Le marché immobilier illustre les limites du modèle. La location d’une simple chambre peut dépasser 2 000 euros par mois. Le prix au mètre carré peut aller au-delà de 15 000 euros. Avec 70 % du territoire classé en « zone verte », les terrains constructibles se raréfient. La part des résidences secondaires a presque doublé, passant de 11,9 % du parc en 1999 à 23,3 % en 2021. En 2023, les logements vacants ne représentent plus que 4 % du parc.

Les conséquences sont concrètes. Les saisonniers de l’hôtellerie-restauration, les soignants et les enseignants ont de plus en plus de mal à s’installer. À la rentrée 2025, plusieurs postes d’enseignants restaient vacants.

Une île sans impôt sur le revenu, financée par ses visiteurs

Depuis 2007, Saint-Barthélemy dispose de l’autonomie fiscale, et ses résidents fiscaux ne paient pas d’impôt sur le revenu.

Les ressources de la Collectivité reposent sur 3 taxes, qui totalisent 88,2 millions d’euros en 2025 :

  • les taxes de publicité foncière et droits d’enregistrement, pour 46 millions d’euros ;
  • le droit de quai, prélevé sur toutes les marchandises importées et en vigueur depuis 1879, pour 25,1 millions d’euros ;
  • la taxe de séjour, pour 17,2 millions d’euros.

Ce système permet d’importants investissements. En 2025, les dépenses réelles d’investissement atteignent 72,8 millions d’euros, dont plus de 20 millions pour des acquisitions foncières. Les recettes de la Collectivité reculent cependant pour la deuxième année consécutive (-3 %, à 129 millions d’euros).

Électricité au diesel et eau de mer dessalée

La production d’électricité repose entièrement sur la centrale thermique diesel d’EDF à Gustavia. La part des énergies renouvelables est quasi nulle. En 2023, chaque habitant consommait en moyenne 13,3 MWh, contre 4,3 MWh en Guadeloupe. La climatisation est le premier poste de consommation des particuliers, devant le chauffage des piscines.

En 2025, la production électrique a coûté 51,9 millions d’euros. Les consommateurs locaux en ont payé 15,6 millions, et la solidarité nationale 36,3 millions, au titre de la péréquation tarifaire. Sans ce mécanisme, le kilowattheure coûterait environ 41 centimes, contre un tarif réglementé de 12,74 centimes.

L’île n’a ni rivière ni source exploitable, et son eau potable provient du dessalement. Une nouvelle unité d’osmose inverse, d’un coût de 7,85 millions d’euros, fonctionne depuis janvier 2025. Le mètre cube d’eau produit revient à 3,19 euros en sortie d’usine, alors que le prix moyen facturé en France est de 2,32 euros. La station d’épuration de Gustavia, saturée, reste « le principal défi environnemental et structurel de l’île ».

Des déchets brûlés pour produire de l’eau

La gestion des déchets est un point fort. Avec un taux d’enfouissement de 25 % en 2020, contre 78 % en Guadeloupe, Saint-Barthélemy fait figure d’exception en outre-mer.

En 2025, près de 22 000 tonnes de déchets ont été traitées, dont 14 000 incinérées. La vapeur produite par l’incinération alimente l’usine de dessalement : elle a permis de produire 400 000 m³ d’eau supplémentaires. Le volume d’ordures ménagères résiduelles reste toutefois très élevé, à 557 kg par habitant en 2020, soit le double de la moyenne nationale. Les plastiques ne sont pas triés et sont incinérés.

Une nature sous pression

Fin juin 2025, des échouements massifs de sargasses ont obligé la Collectivité à lancer une opération d’urgence. Plus de 9 000 m³ d’algues ont été ramassés en cinq jours. En janvier 2026, un marché de 419 700 € a été autorisé pour concevoir des barrages anti-sargasses.

Les suivis scientifiques confirment aussi le déclin des coraux, touchés par la maladie de perte de tissus et par un épisode de blanchissement fin 2024. La même année 2025 a pourtant battu un record : quatre pontes de tortues luth ont été recensées, alors que seules neuf avaient été confirmées depuis 1982.

Une autonomie alimentaire presque inexistante

Le thème retenu cette année par l’IEDOM, l’autonomie alimentaire, souligne une autre fragilité. En 2020, la surface agricole utile de l’île ne dépassait pas 1,3 hectare, contre 25 hectares en 2010 et plus de 180 en 1980. La pêche reste la principale production locale. Un projet d’unité de transformation des produits de la mer, d’un coût de 1,4 million d’euros, doit voir le jour à Saline et créer cinq emplois directs.

Un plein emploi qui cache une forte saisonnalité

Le chômage est quasiment absent : il s’établissait à 1,9 % en 2023, pour un taux d’activité de 87,6 %. L’emploi salarié privé a néanmoins reculé de 8,3 % en 2025, à 6 313 personnes. Les effectifs peuvent varier d’environ 40 % entre la basse et la haute saison. Les entreprises des îles du Nord jugent difficiles 45,2 % de leurs projets d’embauche.

Diversifier, le défi des prochaines années

La concurrence régionale s’intensifie. Les professionnels du tourisme interrogés citent l’essor d’Anguilla, d’Antigua et des îles Turks-and-Caicos. Ils redoutent aussi que l’arrivée de grandes enseignes et de chaînes de restauration n’uniformise l’offre et ne fasse perdre à l’île son authenticité. Les acteurs locaux insistent sur la maîtrise de la fréquentation, la préservation de l’identité de l’île et le renforcement de l’offre de logement.

L’IEDOM résume l’enjeu : « la concentration de la création de valeur dans le seul secteur touristique exige une attention particulière ». Le territoire devra préserver son attractivité tout en devenant plus résilient et en diversifiant son économie.

Plusieurs pistes existent déjà, comme le raccordement au futur câble sous-marin CELIA, qui reliera la Floride à plusieurs territoires caribéens. Ce projet, adopté fin 2025, représente 14,6 millions d’euros, dont 5,2 millions financés par la Commission européenne.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.