La Grande Caraïbe expliquée, analysée et racontée autrement
Financement climatique : la Caraïbe mise sur des cellules dédiées pour mieux capter les fonds

L’Institut caribéen des ressources naturelles (CANARI), basé à Trinidad-and-Tobago, a publié en 2026 sa note d’orientation n° 33, intitulée The growing cost of climate change: Can Climate Finance Units help?
Rédigé par Tighe Geoghegan, le document s’appuie sur les travaux d’un groupe d’experts régionaux réunis par CANARI. Il analyse une solution que plusieurs gouvernements caribéens commencent à explorer pour accéder plus facilement aux financements internationaux : les cellules de financement climatique. Le Belize et Sainte-Lucie ont ouvert la voie.
Une région vulnérable, des fonds qui n’arrivent pas
La Caraïbe compte depuis longtemps parmi les régions du monde les plus exposées au changement climatique. Chaque ouragan, glissement de terrain ou sécheresse en apporte une nouvelle démonstration. La communauté internationale a pourtant admis que le coût de l’adaptation et de l’atténuation devait être largement supporté par les pays riches, industrialisés de longue date et principaux responsables du problème.
De cet accord est née une architecture internationale de financement climatique, avec notamment le Fonds d’adaptation, le Fonds vert pour le climat, des fonds de prêts et de subventions gérés par les banques internationales et des fonds financés par certains bailleurs.
Selon CANARI, la région a pourtant obtenu des résultats « frustrants ». Les pays ont fourni d’importants efforts pour acquérir les compétences, les cadres réglementaires et les procédures exigés par les différents fonds. Les montants obtenus n’ont toutefois couvert « qu’une fraction des besoins ».
Un nouveau choc s’est ajouté en 2025. Au début de l’année, les États-Unis ont retiré leurs engagements financiers et se sont désengagés de tous les processus internationaux sur le climat. Ce retrait fait craindre que d’autres pays réduisent à leur tour leurs contributions, et CANARI relève déjà de premiers signes en ce sens.
La note se montre critique envers les pays donateurs. Selon CANARI, ces derniers ont tendance à éluder les critiques sur leurs engagements non tenus et sur les obstacles bien documentés à l’accès aux fonds. Ils préfèrent proposer des conseils et un appui technique pour aider les pays à renforcer leurs capacités. Les cellules de financement climatique font partie de ces solutions recommandées, même si les orientations reposent, souligne l’institut, sur « une expérience mondiale très limitée ».
4 missions pour les cellules de financement climatique
CANARI identifie 4 fonctions particulièrement utiles pour les pays caribéens.
La première consiste à améliorer la coordination entre ministères. Beaucoup de pays de la région disposent de stratégies climatiques solides. La mise en œuvre se trouve néanmoins souvent dispersée entre les ministères des Finances, de la Coopération, de l’Environnement, de la Planification et du Développement économique. Il arrive même que la gestion des relations avec un seul fonds international, comme le Fonds vert pour le climat, soit répartie entre plusieurs services.
La deuxième fonction est de rassembler les acteurs publics et privés autour de priorités communes. La fragmentation des responsabilités peut conduire à des priorités concurrentes et à des stratégies décousues. Elle fait aussi courir le risque d’oublier la contribution de la société civile, du secteur privé et des organisations régionales.
La troisième vise à regrouper les compétences. L’expertise nécessaire existe souvent dans les pays, éparpillée entre administrations, et la coordination dépend fréquemment des relations personnelles. CANARI met cependant en garde : dans les petits États au marché du travail restreint, le départ de deux ou trois agents clés peut suffire à paralyser une cellule. L’institut recommande donc de ne pas concentrer tous les talents dans une même structure et de laisser certains spécialistes dans d’autres services, mobilisables en cas de besoin.
La quatrième fonction, jugée de plus en plus importante, concerne la diversification des sources de financement. Pour CANARI, la finance climatique internationale est lourde à obtenir, assortie de conditions souvent inacceptables et « ne suffira jamais » à couvrir les besoins croissants d’adaptation. Les gouvernements se tournent donc vers d’autres ressources qui ne créent pas de dette, en particulier celles générées sur leur territoire : investissements privés, fonds nationaux alimentés par des conversions de dette, obligations bleues ou vertes, redevances et taxes. L’institut appelle les universités et centres de recherche de la région à aider les cellules à déterminer lesquels de ces instruments, encore largement inédits, sont les plus prometteurs.
Le Belize et Sainte-Lucie en éclaireurs
Le Belize a été le premier pays caribéen à créer une cellule de financement climatique. Elle a d’abord été rattachée au ministère des Finances, puis transférée au nouveau ministère de la Transformation économique, jugé plus adapté. Sainte-Lucie, deuxième pays à franchir le pas, l’a placée au ministère des Finances dans le cadre d’une phase pilote de trois ans. Cette expérimentation comprend un bilan à mi-parcours, une évaluation finale et la possibilité d’ajuster le dispositif. CANARI juge cette démarche « judicieuse ».
5 points de vigilance
L’expérience reste trop récente pour en tirer des leçons. Les retours du Belize et de Sainte-Lucie permettent toutefois à CANARI de formuler 5 recommandations aux pays tentés par l’expérience.
Ne pas y voir une solution miracle. Les cellules peuvent aider à naviguer dans un paysage financier désordonné, sans pouvoir y mettre de l’ordre. Avant d’en créer une, les gouvernements devraient vérifier si d’autres outils peuvent remplir certaines de ses missions. CANARI cite en exemple la politique nationale jamaïcaine de financement des risques de catastrophe naturelle, adoptée en 2022, qui a joué un rôle déterminant dans le redressement de la Jamaïque après l’ouragan Melissa.
Anticiper les bouleversements. Face aux incertitudes géopolitiques, l’institut recommande de ne pas trop compter sur les grands fonds climatiques internationaux, susceptibles de se réduire et de devenir plus difficiles d’accès. Il préconise de diversifier les sources de financement, d’inventer de nouveaux instruments et de multiplier les coopérations nationales, régionales et internationales.
Garder la main. Les bailleurs encouragent ces cellules, notamment parce qu’elles répondent à leurs exigences de transparence. CANARI invite les gouvernements à veiller à ce que l’appui extérieur complète l’expertise locale sans la remplacer, et s’aligne sur les priorités nationales sans les dicter.
Apprendre en marchant. L’institut recommande des approches progressives, avec des étapes de bilan permettant de changer de cap si nécessaire. Il encourage aussi les échanges entre pays, par des échanges de personnel ou des groupes d’apprentissage communs.
Prévoir l’avenir financier des cellules. Les structures financées par les bailleurs qui disparaissent à la fin du projet sont, rappelle CANARI, « un problème récurrent dans la région ». Une partie des ressources générées et gérées par les cellules devrait donc être réservée dès le départ à leur propre financement.
Un groupe d’experts régional à l’œuvre
La note s’appuie sur les travaux d’un groupe d’apprentissage sur le financement du développement et du climat, réuni par CANARI. Il rassemble des experts de haut niveau venus de toute la région. Son objectif est de rendre les financements plus accessibles, plus prévisibles et plus durables, tout en réduisant la dépendance de la Caraïbe aux ressources extérieures et sa vulnérabilité à la volatilité mondiale. Après ce premier travail sur les cellules de financement climatique, le groupe se penchera sur la manière d’accroître la contribution de la finance privée.



