Caribbean Biodiversity Fund : 150 millions d’euros pour protéger la biodiversité de Caraïbe

Le rapport annuel 2025 du Caribbean Biodiversity Fund (CBF) dresse le portrait d’une institution devenue centrale dans le financement de la protection de l’environnement dans la Grande Caraïbe. Derrière les discours sur la biodiversité, le document révèle surtout une montée en puissance financière et politique d’un acteur régional qui finance désormais des dizaines de projets liés au climat, aux mangroves, aux récifs coralliens, à l’économie circulaire et à la résilience des communautés insulaires.

Créé pour assurer un financement durable de la conservation dans la région, le CBF affiche désormais plus de 151 millions d’euros d’actifs sous gestion et près de 8,9 millions d’euros de rendement annuel sur investissement.

Une architecture financière régionale qui prend de l’ampleur

Le Caribbean Biodiversity Fund se présente comme un “fonds parapluie” environnemental régional. Son objectif : mutualiser les financements et soutenir des fonds nationaux de conservation dans plusieurs pays caribéens.

Le rapport montre l’ampleur prise par cette architecture financière :

  • 151 millions d’euros d’actifs sous gestion
  • 101 millions d’euros dans le fonds de dotation principal
  • 30,8 millions d’euros pour les projets d’adaptation climatique
  • 19,1 millions d’euros dédiés à l’économie circulaire

Depuis sa création, le programme de financement du CBF a distribué environ 10,8 millions d’euros dans 12 pays de la Caraïbe. Rien que pour l’année fiscale 2025, près de 2,6 millions d’euros ont été versés aux fonds nationaux de conservation partenaires.

Le réseau couvre notamment les Bahamas, Cuba, la Dominique, la République dominicaine, la Grenade, Haïti, la Jamaïque, Sainte-Lucie, Saint-Vincent-et-les-Grenadines ou encore Saint-Kitts-et-Nevis.

Le pari du 30×30 pour protéger les mers

L’un des fils rouges du rapport est l’objectif international dit 30×30 : protéger 30 % des espaces terrestres et marins d’ici 2030. Le CBF tente désormais de positionner la Caraïbe comme un acteur collectif sur cette question.

En octobre 2024, Sainte-Lucie a accueilli pour la première fois dans la Caraïbe orientale le congrès RedLAC, principal rassemblement des fonds environnementaux d’Amérique latine et de la Caraïbe. Plus de 200 délégués issus de 25 pays et de 34 fonds de conservation y ont participé.

Le congrès a débouché sur plusieurs annonces majeures :

  • le lancement d’une alliance entre tourisme et conservation marine à Sainte-Lucie ;
  • une nouvelle vague de subventions climatiques de 13,6 millions d’euros ;
  • des discussions sur les “blue bonds” et les échanges dette-nature, mécanismes financiers de plus en plus utilisés dans la région.

Le rapport montre clairement que la biodiversité devient désormais un sujet économique autant qu’environnemental. Le tourisme, les récifs coralliens, la pêche et la protection côtière sont présentés comme des infrastructures stratégiques pour des économies insulaires fragilisées par les catastrophes climatiques.

Les Bahamas, vitrine régionale de la finance environnementale

Le document consacre plusieurs pages au Bahamas Protected Areas Fund (BPAF), présenté comme un modèle régional.

Le BPAF a financé plus de 21 projets liés :

  • aux aires protégées ;
  • à la restauration des mangroves ;
  • aux récifs coralliens ;
  • à la résilience climatique ;
  • aux installations solaires.

Après l’ouragan Dorian, le fonds a participé à la restauration des mangroves, considérées comme une barrière naturelle contre les ondes de tempête.

Les Bahamas misent également sur des mécanismes financiers innovants. Le rapport évoque notamment un vaste projet de conversion de dette pour la conservation marine, lancé en novembre 2024, qui pourrait générer environ 109 millions d’euros sur quinze ans pour financer les aires marines protégées et l’économie bleue.

Mangroves, récifs et climat : des projets très concrets sur le terrain

Le rapport détaille aussi plusieurs projets financés dans la région, notamment en République dominicaine et en Haïti.

À El Limón, en République dominicaine :

  • 47,8 hectares de mangroves ont été restaurés ;
  • 76,7 hectares de forêts et d’agroforesterie réhabilités ;
  • 65 231 tonnes équivalent CO2 auraient été réduites ou séquestrées ;
  • 493 personnes ont été accompagnées dans des activités alternatives comme l’apiculture, l’écotourisme ou l’observation des oiseaux.

En Haïti, sur l’île de La Gonâve :

  • 464 hectares d’écosystèmes dégradés ont été restaurés depuis 2021 ;
  • 4 000 propagules de mangroves rouges et 26 500 arbres ont été plantés ;
  • plus de 1 000 hectares de mangroves et 3 700 hectares de récifs coralliens sont désormais suivis par des réseaux communautaires.

Le rapport insiste sur une approche mêlant protection environnementale et revenus locaux. Le CBF affirme vouloir réduire la pression sur les écosystèmes en développant des activités économiques alternatives pour les habitants.

L’économie circulaire devient un nouvel axe stratégique

Le Caribbean Biodiversity Fund investit désormais aussi dans l’économie circulaire. Son programme ACE (Advancing Circular Economy Facility) soutient des projets liés à la réduction des déchets et à la pollution marine.

Parmi les initiatives financées :

  • recyclage du plastique en Dominique ;
  • réduction des déchets dans les zones touristiques de Punta Cana ;
  • projets de valorisation des déchets marins à Cuba ;
  • transition vers un tourisme circulaire dans plusieurs îles caribéennes.

Le rapport souligne également le lancement de Caribbean CONNECT, une publication régionale destinée à créer un réseau caribéen autour de l’économie circulaire.

L’ouragan Beryl comme test grandeur nature

Le passage de l’ouragan Beryl en 2024 apparaît comme un moment clé du rapport.

Le CBF affirme avoir débloqué des financements d’urgence dans les quatre mois suivant la catastrophe pour soutenir la Grenade, la Jamaïque, Sainte-Lucie et Saint-Vincent-et-les-Grenadines.

Le document rappelle l’ampleur des dégâts :

  • 95 à 100 % des habitations endommagées à Carriacou et Petite Martinique ;
  • environ 90 % des maisons touchées à Union Island et Bequia.

Près de 880 000 euros ont été mobilisés après la catastrophe grâce au fonds de dotation et au soutien de l’Agence française de développement (AFD).

Une diplomatie environnementale caribéenne en construction

Au-delà des chiffres, ce rapport montre surtout l’émergence progressive d’une diplomatie environnementale caribéenne.

Le CBF multiplie les partenariats avec :

  • la Banque mondiale ;
  • le Programme des Nations unies pour l’environnement ;
  • KfW ;
  • The Nature Conservancy ;
  • l’AFD ;
  • le Global Environment Facility ;
  • plusieurs gouvernements européens.

L’institution cherche désormais à devenir non seulement un bailleur régional, mais aussi une plateforme de coordination politique et financière pour la Caraïbe. Le rapport assume clairement cette ambition : transformer les projets pilotes financés dans les îles en modèles reproductibles à l’échelle régionale.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice en Guadeloupe. Caribbean blogger depuis 2007.