Démocraties sous pression : sonnette d’alarme tirée pour l’Amérique latine et la Caraïbe

C’est un rapport fleuve de 344 pages, publié en mai, que le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) consacre à l’état des démocraties en Amérique latine et dans la Caraïbe.

Intitulé Democracies Under Pressure — Reimagining the Futures of Democracy and Development in Latin America and the Caribbean, ce document constitue le rapport régional sur la démocratie et le développement de l’institution pour l’année 2026.

Fruit de plus de 50 entretiens avec des dirigeants politiques, de vastes consultations citoyennes et de modélisations statistiques inédites, il dresse un bilan aussi nuancé qu’inquiétant, et consacre un chapitre entier aux spécificités caribéennes.

La région la plus démocratique du monde en développement, mais pour combien de temps ?

Le point de départ du rapport est, paradoxalement, une réussite historique : l’Amérique latine et la Caraïbe constituent aujourd’hui la région la plus démocratique du monde en développement. Jamais autant de citoyens n’ont vécu sous des gouvernements issus d’élections compétitives. Plus de 4 personnes sur 5 dans la région vivent dans des pays considérés comme des régimes démocratiques.

Cependant, cette avancée coexiste avec une désillusion croissante. Selon les données du Latinobarómetro analysées dans le rapport, seulement 32,6 % des habitants de la région se déclarent satisfaits du fonctionnement de la démocratie dans leur pays en 2024, contre 38,4 % il y a quelques années.

Simultanément, le soutien à la démocratie comme forme de gouvernement préférable à toute autre a chuté à 51,6 %, tandis qu’une proportion grandissante de citoyens, désormais un sur quatre, se déclare indifférente au type de régime politique.

Ce que le rapport appelle « la crise de la représentation politique » est au cœur de ce décrochage : plus de 70 % des habitants de la région estiment que les gouvernements répondent avant tout à des intérêts particuliers, plutôt qu’à ceux du plus grand nombre. La confiance dans les autorités électorales est tombée de 47 % en 2016 à 34 % en 2024. Et la proportion de personnes qui croient que les élections dans leur pays sont frauduleuses est passée de 48,5 % à 60,6 % sur la même période : une évolution spectaculaire, alimentée selon les auteurs par des narratifs de fraude entretenus délibérément, y compris par des outils d’intelligence artificielle.

Un indice de développement humain en progrès, mais fragilisé

Sur le plan du développement humain, les avancées sont réelles mais structurellement fragiles. L’Indice de développement humain (IDH) régional est passé de 0,648 en 1990 à 0,783 en 2023, grâce à des progrès en matière de santé, d’éducation et de revenus. La pauvreté a été réduite de moitié au cours des trente dernières années.

Ces chiffres sont cependant à lire avec précaution. Ajusté aux inégalités, l’IDH de la région chute de 21 %, tombant à 0,619.

L’Amérique latine et la Caraïbe reste la région la plus inégalitaire du monde : les 10 % les plus riches captent près de 37 % des revenus, tandis que les 40 % les plus pauvres n’en perçoivent que 13 %.

L’écart de scolarité est saisissant : les 20 % les plus aisés cumulent en moyenne 12,6 années d’études contre seulement 6,9 années pour les 20 % les plus pauvres. Depuis la pandémie, la trajectoire de l’IDH régional n’a pas retrouvé son rythme d’avant-2020.

5 pressions émergentes qui redéfinissent le paysage démocratique

Le rapport identifie 5 dynamiques qui, sans être entièrement nouvelles, se sont intensifiées au point de modifier les conditions de fonctionnement des démocraties dans la région.

La polarisation politique arrive en tête. L’Amérique latine affiche désormais l’indice de polarisation le plus élevé du monde, avec un score de 3,4 sur une échelle de 4, dépassant largement la moyenne mondiale de 2,9. Le rapport note que la polarisation n’est plus une simple divergence d’opinions, mais une fracture entre des camps qui se perçoivent mutuellement comme une menace existentielle. Quatre des dix pays présentant les niveaux les plus élevés de violence politique dans le monde se trouvent dans la région.

La transformation numérique et la désinformation constituent la deuxième pression majeure. Bien que les réseaux sociaux soient devenus la principale source d’information dans la région, plus de 60 % des habitants s’en déclarent méfiants. Selon les données analysées, 76 % des personnes interrogées dans la région estiment que de fausses informations circulent sur les réseaux sociaux, et plus de la moitié serait prête à accepter des restrictions à la liberté d’expression pour endiguer les fausses nouvelles. Dans certains pays, jusqu’à 4 interactions sur 10 adressées à des femmes sur les réseaux sociaux sont considérées comme violentes.

Le crime organisé constitue la troisième pression. Les auteurs soulignent sa mutation : d’une question de sécurité sectorielle, il est devenu un défi systémique et transnational, capable de contester le monopole de la coercition de l’État, de financer des campagnes électorales, de contrôler des ressources et de perturber les élections. Les taux d’homicides de la région restent les plus élevés du monde ; et si l’Amérique centrale a connu une baisse dans certains pays, la Caraïbe enregistre une hausse préoccupante.

La mobilité humaine remodèle à son tour les dynamiques politiques. La migration intra-régionale a fortement progressé, et 51,4 % des habitants de la région estiment en 2024 que l’arrivée d’immigrants est néfaste pour leur pays — un chiffre en hausse qui nourrit des discours de stigmatisation. Six migrants sur dix qui envisagent de partir citent des raisons économiques comme principale motivation.

Enfin, la crise planétaire (changement climatique, perte de biodiversité, pollution) fragilise à la fois le développement humain et les institutions démocratiques, en multipliant les chocs exogènes que les États doivent absorber avec des capacités souvent limitées.

La Caraïbe : une démocratie électorale résiliente sous tension structurelle croissante

Le rapport consacre un chapitre entier (le chapitre 9) à la Caraïbe, dont il souligne à la fois les atouts institutionnels distinctifs et les vulnérabilités profondes.

Premier constat : contrairement à une partie de l’Amérique latine, la Caraïbe ne connaît pas d’érosion généralisée de la démocratie électorale. Elle est décrite comme un « bastion de la démocratie représentative », soutenu par le respect de l’État de droit et des traditions institutionnelles solides héritées du modèle Westminster. Sur les indicateurs centraux du V-Dem Electoral Democracy Index (élections libres et équitables, suffrage inclusif, libertés d’association et d’expression), la région affiche des performances élevées. Le niveau de polarisation politique y est également sensiblement plus faible qu’en Amérique latine, avec un score de 2 sur l’indice V-Dem.

Second constat, plus sombre : le développement humain caribéen marque le pas depuis 2010. Les taux de pauvreté varient fortement selon les pays analysés, allant de 7,8 % à Sainte-Lucie à 22,9 % en Jamaïque. La plupart des pays caribéens dépassent la moyenne régionale en matière de vulnérabilité économique et sociale. La scolarisation reste inégale et les écarts dans les taux d’espérance de vie en bonne santé demeurent significatifs. La dette publique pèse sur les marges de manœuvre budgétaires de la quasi-totalité des États de la sous-région.

Le rapport pointe plusieurs pressions spécifiques à la Caraïbe. La violence létale est en hausse : avec un taux d’homicides de 27,9 pour 100 000 habitants, la Caraïbe dépasse désormais l’Amérique centrale (24,5) et la moyenne régionale (20,5), loin au-dessus des pays du G7 (3,2). Cette insécurité affecte directement la confiance dans les institutions démocratiques ; le rapport établit un lien direct entre sentiment d’insécurité et baisse de la satisfaction à l’égard de la démocratie. La tolérance sociale envers certains groupes constitue une autre ligne de fracture, avec des niveaux de rejet relativement élevés vis-à-vis de plusieurs minorités dans la sous-région.

Sur le plan démocratique, les chiffres révèlent une tension paradoxale : si la démocratie reste reconnue comme le meilleur système de gouvernement, le soutien à la démocratie est en déclin depuis deux décennies dans la Caraïbe, et la satisfaction à l’égard de son fonctionnement est nettement inférieure à son niveau de légitimité déclarée. Cette dissociation entre principe et vécu constitue, selon les auteurs, un signal d’alerte à prendre au sérieux.

Un appel au renouvellement, pas au remplacement

Face à ce tableau, le PNUD refuse le catastrophisme comme l’optimisme béat. Le rapport conclut que la région ne connaît pas une crise généralisée de la démocratie, mais une transformation sous tension : des institutions qui continuent de fonctionner, mais avec des capacités de représentation et de réponse de plus en plus limitées. Le vrai risque, écrivent les auteurs, n’est pas la disparition de la démocratie, mais son « évidement » progressif, le maintien des formes électorales sans la substance de la représentation réelle.

5 priorités d’action sont proposées :

  • préserver l’intégrité des processus électoraux et l’autonomie des autorités électorales ;
  • reconstruire les bases de la représentation politique en redonnant aux partis leur enracinement social ;
  • limiter la conversion du pouvoir économique en influence politique ;
  • contraindre l’influence du crime organisé ;
  • restaurer les conditions d’une délibération publique intègre.

Pour la Caraïbe spécifiquement, le rapport insiste sur la nécessité d’intégrer la résilience économique, l’adaptation climatique et la cohésion sociale dans un cadre institutionnel capable de protéger le développement humain dans un environnement mondial de plus en plus incertain.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.