Du Slave Code de 1661 à Accra : Mia Mottley engage la Caraïbe sur la voie de la réparation

Le 18 juin, la Première ministre de la Barbade, Mia Amor Mottley, a pris part à Accra, au Ghana, à la Conférence consultative de haut niveau sur la justice réparatrice.

Dans une déclaration personnelle, elle revient sur le sens de cette présence et sur la responsabilité particulière que porte, selon elle, son île. Son intervention s’inscrit dans le sillage d’une résolution historique adoptée trois mois plus tôt par les Nations unies.

Une conférence née d’une résolution onusienne

La présence de Mia Mottley à Accra n’a rien d’isolé. Elle répond à un moment diplomatique précis : l’adoption, le 25 mars, de la résolution A/RES/80/250 de l’Assemblée générale des Nations unies, portée par le Ghana au nom des États membres de l’Union africaine, qui a reconnu la traite transatlantique des Africains réduits en esclavage et l’asservissement racialisé comme des crimes contre l’humanité. Le texte a recueilli le soutien de 123 États membres de l’ONU.

La conférence d’Accra constitue le premier grand rassemblement international consacré à la justice réparatrice depuis l’adoption de la résolution. Convoquée sous l’égide du président John Dramani Mahama, dans son rôle de Champion de l’Union africaine sur la justice réparatrice, elle vise à faire passer le consensus mondial sur les réparations de la déclaration à des cadres opérationnels.

La Barbade, héritière d’un texte fondateur de l’asservissement

C’est sur ce terrain de la responsabilité historique que Mia Mottley situe l’engagement de son pays. Elle rappelle que la législature coloniale de la Barbade a légué au monde le Slave Code de 1661, une loi qui a contribué à dépouiller les Africains de leur dignité en les traitant comme des biens meubles, des propriétés, des êtres « moins qu’humains ». Pour la Première ministre, ce tort était connu à l’époque et doit recevoir une réponse aujourd’hui.

Cette filiation donne à sa parole un poids singulier. En se présentant à Accra « au nom de la Barbade et de la Caraïbe », Mottley assume une double position : celle d’un territoire dont le passé colonial a participé à la codification juridique de l’esclavage, et celle d’une porte-parole régionale décidée à transformer cet héritage en démarche de réparation, de guérison et d’unité.

D’Accra, un appel renouvelé à la liberté

La Première ministre inscrit son propos dans une mémoire longue. Elle souligne que le Ghana avait appelé le monde à la liberté il y a près de 70 ans, référence à l’indépendance de 1957, première du continent africain au sud du Sahara, et qu’il lance aujourd’hui un nouvel appel : faire en sorte que les enfants de l’Afrique et de sa diaspora héritent de dignité, de prospérité et de paix.

Ce parallèle entre les indépendances africaines et le combat actuel pour les réparations structure l’intervention de Mottley. Il relie la décolonisation politique du XXᵉ siècle à ce qu’elle présente comme une décolonisation économique et morale encore inachevée.

Des intentions aux mécanismes : trois panels pour agir

Au-delà des discours, la conférence a accouché de structures concrètes. Le président Mahama a annoncé la formation de 3 comités internationaux de haut niveau pour faire avancer l’agenda mondial de la justice réparatrice. Il s’agit d’un Panel consultatif mondial sur la justice réparatrice, d’un Panel d’experts sur la restitution des artefacts culturels et d’un Panel juridique mondial sur la justice réparatrice.

Leur répartition des rôles est nette. Le Panel consultatif mondial, composé de chefs d’État et de gouvernement en exercice ou anciens, ainsi que d’éminentes personnalités, doit fournir une orientation stratégique et promouvoir le dialogue et la coopération internationale. Le Panel juridique mondial réunira des juristes et des spécialistes du droit pour explorer des voies légales conformes au droit international, à la dignité humaine et à la justice. Quant au volet patrimonial, le Panel d’experts sur la restitution soutiendra les efforts de retour des biens culturels, archives, objets sacrés et artefacts historiques vers leurs communautés et pays d’origine.

Point notable pour la Caraïbe : Mahama a indiqué que le plan en 10 points de la CARICOM servirait de point de départ aux travaux de ces panels, ancrant ainsi la feuille de route caribéenne au cœur du dispositif africain.

Une convergence afro-caribéenne inédite

L’ampleur du rassemblement traduit l’ambition affichée. Selon le ministre ghanéen des Affaires étrangères, Samuel Okudzeto Ablakwa, des représentants de plus de 80 pays ont fait le déplacement, aux côtés des présidents du Sénégal, de la Namibie, du Liberia et de São Tomé-et-Príncipe, et de la Première ministre de la Barbade. Figuraient aussi parmi les participants l’ancien président John Agyekum Kufuor, le prix Nobel Wole Soyinka, le président de la Commission des réparations de la CARICOM, le professeur Sir Hilary Beckles, et le Dr Julius Garvey, fils du panafricaniste Marcus Garvey.

À cette tribune, Mia Mottley a tenu un discours sans détour. Elle a exhorté les dirigeants mondiaux à affronter ce qu’elle a décrit comme « le plus grand crime de l’humanité » par la responsabilité, la réparation et une solidarité durable entre l’Afrique et la Caraïbe. Pour la dirigeante barbadienne, le temps est venu de dépasser la reconnaissance de la traite transatlantique pour passer à une action concrète en matière de justice réparatrice.

Ce que dit ce moment pour la Grande Caraïbe

L’intervention de Mottley à Accra cristallise un basculement : celui d’une revendication caribéenne longtemps portée par la seule CARICOM, désormais relayée à l’échelle d’une alliance afro-diasporique structurée par l’ONU et incarnée par des institutions naissantes.

En liant explicitement le Slave Code de 1661 à l’exigence de réparation, la Première ministre rappelle que la Caraïbe n’est pas un témoin extérieur de cette histoire, mais l’un de ses lieux fondateurs. La question, désormais, est de savoir si les trois panels d’Accra sauront convertir cette mémoire partagée en mécanismes tangibles et quel rôle y tiendra la voix caribéenne dans les mois à venir.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.