Validation des acquis : pourquoi de moins en moins de Guadeloupéens franchissent le pas malgré des réformes

La Direction de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités (Deets) de Guadeloupe et le GIP Carif-Oref Guadeloupe ont publié en juillet 2026, sous la direction de Ludovic de Gaillande et Sarah Nirelep, un Panorama de la VAE en Guadeloupe, à Saint-Martin et à Saint-Barthélemy entre 2018 et 2024.

Ce document dresse, chiffres à l’appui, le bilan de la validation des acquis de l’expérience sur ces 3 territoires, ce dispositif créé en 2002 qui permet à toute personne de transformer une expérience professionnelle, bénévole ou syndicale en diplôme ou en titre professionnel reconnu.

Le constat : alors que le législateur n’a cessé, depuis 10 ans, de simplifier l’accès à ce troisième mode de certification, le nombre de candidats guadeloupéens ne cesse de reculer.

Une baisse continue depuis 5 ans malgré un accès simplifié

En 2024, 408 dossiers de candidature ont été déposés auprès des services valideurs de Guadeloupe, contre 1 069 en 2018. Cette chute s’est notamment accélérée en 2019, avant une légère remontée entre 2019 et 2021, sans jamais retrouver son niveau antérieur. Le Dispositif académique de validation des acquis (Dava) reste, de loin, le principal service valideur : il concentre 51,7 % des dossiers déposés en 2024 et 57,8 % des 17 404 dossiers comptabilisés depuis 2002.

Ce recul survient pourtant alors que les conditions d’accès n’ont cessé de s’assouplir. La loi Travail du 8 août 2016 a ramené de trois ans à un an la durée minimale d’expérience exigée, tout en élargissant la prise en compte des activités bénévoles.

La loi du 21 décembre 2022 et son décret d’application sont allés plus loin encore en supprimant purement et simplement cette condition de durée : désormais, toute personne peut engager une démarche de VAE dès lors que son expérience est en lien avec la certification visée.

Cette même réforme a créé le portail France VAE, guichet unique censé simplifier l’entrée dans le parcours. Sur le terrain guadeloupéen, toutefois, ces avancées législatives « n’ont pas eu à ce jour d’effets marquants », selon les auteurs du panorama.

Un candidat sur deux abandonne avant le jury

Le document révèle un taux de déperdition particulièrement élevé au fil du parcours.

En 2024, sur les 385 dossiers jugés recevables, seule la moitié des candidats se sont effectivement présentés devant un jury, alors qu’à l’échelle nationale, la proportion de candidats allant au bout du processus atteint généralement trois quarts à quatre cinquièmes des inscrits. Sur l’ensemble de la période 2018-2024, 4 446 dossiers ont été jugés recevables, mais seuls 2 040 candidats se sont présentés devant un jury, pour 1 239 validations totales.

Le taux de réussite totale, calculé par rapport aux candidats effectivement présentés, s’établit néanmoins à 60,7 % sur 2018-2024, un niveau proche de la moyenne de longue période (58,1 % depuis 2002), avec toutefois de fortes disparités selon les services valideurs, allant de 25 % à 83,1 % de réussite.

Selon les auteurs du rapport, cet abandon massif avant le jury tient à la difficulté de concilier la démarche avec les contraintes professionnelles et personnelles, à la lourdeur de la rédaction du dossier et à un accompagnement jugé insuffisant. La VAE demeure ainsi perçue comme un « parcours du combattant », avec des délais pouvant atteindre en moyenne plus d’un an.

Des profils toujours très typés : femmes, actifs, quarantenaires

Si les données les plus récentes n’ont pas toutes pu être actualisées poste par poste, le panorama confirme des tendances de fond bien installées.

  • Les femmes représentent historiquement la grande majorité des candidats, jusqu’à huit sur dix selon les années. La VAE concerne avant tout des actifs déjà en emploi et âgés de 40 à 60 ans, les moins de 40 ans étant nettement moins nombreux et les moins de 30 ans quasiment absents du dispositif.
  • Les demandeurs d’emploi, bien qu’éligibles, restent minoritaires, avec moins d’un candidat sur cinq.
  • Les diplômes visés se concentrent très majoritairement sur des niveaux CAP-BEP à bac+2, plus de 8 candidats sur 10 visant un niveau baccalauréat ou inférieur, ce qui traduit, selon le rapport, une « attractivité limitée » de la VAE comme levier de progression de carrière pour les publics plus qualifiés.

Un financement en recul, porté par deux acteurs seulement

Le financement de la VAE en Guadeloupe repose sur six opérateurs de compétences (Opco EP, Constructys, Opcommerce, Akto, Opco Santé et Uniformation) ainsi que sur France Travail. Sur la période 2018-2024, France Travail et l’Opco Uniformation assurent, chacun, environ 40 % du financement total, laissant les autres acteurs largement en retrait.

Le compte personnel de formation (CPF), présenté au niveau national comme un outil central de financement de la formation, ne représente quant à lui qu’environ 2 % des sommes mobilisées en faveur de la VAE sur le territoire, un chiffre que le rapport qualifie de « particulièrement marginal ».

Globalement, les montants consacrés au dispositif suivent une tendance nettement orientée à la baisse depuis 2018, ce qui fragilise, selon les auteurs, l’accès des publics les plus vulnérables, notamment les salariés peu qualifiés et les demandeurs d’emploi éloignés du marché du travail.

Les architectes accompagnateurs de parcours, nouvelle bouée de sauvetage ?

Le rapport identifie la disparition progressive des Points information-conseil sur la VAE (PIC-VAE), remplacés depuis 2017 par des structures plus généralistes comme le Service public régional de l’orientation ou le Conseil en évolution professionnelle, comme l’une des causes de la dilution de l’expertise spécifique au dispositif.

La réforme de 2022 tente d’y remédier avec la création de la fonction d’architecte accompagnateur de parcours (AAP), un professionnel habilité, depuis un arrêté de juillet 2025, à accueillir, conseiller et accompagner le candidat à chaque étape, de l’analyse du projet jusqu’à la préparation de l’entretien avec le jury.

En Guadeloupe, une cinquantaine d’organismes de formation sont aujourd’hui habilités Qualiopi VAE, soit environ 10 % de l’ensemble des organismes du territoire.

Les auteurs du panorama restent toutefois prudents quant à l’ampleur des effets à attendre. Plusieurs évolutions réglementaires doivent structurer davantage le dispositif en 2026, avec l’harmonisation des modalités d’accompagnement, la standardisation des dossiers de faisabilité et une clarification des règles de financement via le CPF.

Le développement, encore expérimental, de la « VAE inversée », qui combine emploi et certification progressive dans le cadre d’un contrat de professionnalisation, illustre cette volonté de rapprocher davantage expérience professionnelle et qualification reconnue.

Reste que la structure économique guadeloupéenne, marquée par une forte proportion de très petites entreprises et de parcours professionnels souvent discontinus ou informels, continue de peser sur l’appropriation d’un dispositif dont l’ambition, depuis 2002, est justement de reconnaître ces trajectoires atypiques.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.