La Grande Caraïbe décryptée depuis 2015
51e Conférence des chefs de gouvernement de la CARICOM : la Caraïbe unie, malgré les multiples fractures

Du 5 au 8 juillet 2026, Gros Islet, sur la côte nord de Sainte-Lucie, a accueilli la 51e réunion ordinaire de la Conférence des chefs de gouvernement de la Communauté caribéenne (CARICOM).
Le communiqué officiel publié par le Secrétariat de l’organisation à l’issue du sommet dresse un tableau dense d’une Caraïbe qui tente d’avancer collectivement tout en gérant des tensions internes bien réelles.
15 États membres, 6 territoires associés désormais rejoints par deux nouveaux venus, et une série de dossiers brûlants, de Haïti à Cuba en passant par un différend institutionnel inédit avec Trinidad-and-Tobago… Ce rendez-vous placé sous le thème « de la résilience au renouveau » a été plus que riche.
Un sommet sous le signe de l’unité revendiquée
La cérémonie d’ouverture, organisée le 5 juillet, a donné le ton. La secrétaire générale de la CARICOM, Dr Carla Barnett, a salué les avancées du marché unique, notamment le lancement, en octobre 2025, de la libre circulation complète entre 4 États membres, ainsi que la progression de la production agricole régionale dans le cadre de la stratégie « 25 by 2025+5 ».
Le président sortant de la Conférence, le Premier ministre de Saint-Kitts-et-Nevis Terrance Drew, a insisté sur l’unité comme « plus grand avantage stratégique » de la région. Le nouveau président en exercice, le Premier ministre de Sainte-Lucie Philip J. Pierre, a repris cette idée à son compte en appelant à faire passer l’intégration régionale « des salles de conférence aux communautés, de la rhétorique à la réalité, des communiqués aux résultats ». Une formule qui résume assez bien l’ambition affichée du sommet : mesurer chaque décision à son impact réel sur la vie quotidienne des citoyens caribéens.
Le jeune Rhodes Scholar saint-lucien Rahym Augustin-Joseph, invité comme orateur de la jeunesse, a de son côté averti que « la politique de l’intégration ne semble pas à la hauteur de l’énergie, de l’ambition et du dynamisme des jeunes ».
Marché commun, coût de la vie et intelligence artificielle
Sur le plan économique, les chefs de gouvernement ont fait du coût de la vie une priorité affichée, pointant l’inflation liée aux chocs géopolitiques mondiaux et ses effets sur l’énergie et les chaînes d’approvisionnement. Ils ont aussi évoqué la migration de main d’œuvre, la reconnaissance mutuelle de la libre circulation des ressortissants et la mise en place d’un service de ferry intrarégional.
Fait notable, la Grenade et Sainte-Lucie ont annoncé qu’elles engageaient les démarches pour rejoindre le régime de libre circulation complète des ressortissants de la CARICOM, tandis que Montserrat a signalé son intention de préparer son adhésion au Traité révisé de Chaguaramas.
Autre décision à suivre : la création d’une commission de haut niveau, la « Blue-Ribbon Commission », réunissant des experts régionaux et internationaux chargés de conseiller la Communauté sur une politique régionale en matière d’intelligence artificielle, ses normes de gouvernance et ses priorités de renforcement des capacités.
Climat, assurance et sécurité alimentaire
Les dirigeants ont réaffirmé l’objectif de limiter le réchauffement climatique à 1,5°C, en vue de la COP31 prévue à Antalya, en Turquie, en novembre 2026. Ils ont entériné le Cadre de diplomatie climatique et COP35 de la CARICOM pour la période 2026-2030, et ont réitéré leur soutien à la candidature du Guyana pour accueillir la COP35 en 2030.
Face à la montée des risques de catastrophes naturelles et à la sous-assurance persistante dans la région, une Task Force sur la réassurance a également été créée, avec pour objectif d’élaborer une stratégie régionale coordonnée en matière d’assurance et de réassurance, incluant potentiellement les infrastructures touristiques et hospitalières.
Sur le volet alimentaire, le sommet a salué les efforts individuels des États membres dans le cadre de l’initiative « Vision 25 by 2025+5 », tout en notant les répercussions de la guerre au Moyen-Orient sur la sécurité alimentaire régionale. La 20e Semaine caribéenne de l’agriculture se tiendra en Jamaïque en septembre 2026.
Réparations : un manifeste approuvé
Les chefs de gouvernement ont approuvé le « CARICOM Ten Point Plan for Reparations : A Manifesto for the Coming Enlightenment ». https://caricom.org/caricom-endorses-revised-ten-point-reparations-manifesto/ Plusieurs échéances ont été fixées :
- une présence renforcée lors du sommet du Commonwealth à Antigua-and-Barbuda en novembre 2026
- la troisième Conférence régionale sur les réparations à la Barbade du 18 au 19 septembre 2026
- l’inauguration du mémorial du cimetière des esclaves de Newton à la Barbade en novembre 2026
- le soutien au dépôt par la Jamaïque d’une pétition sur les réparations auprès du roi Charles III, prévu à Londres le 7 septembre 2026.
Élargissement : deux nouveaux membres associés
Le sommet a officialisé l’entrée de la Guyane française comme huitième membre associé de la CARICOM, à la suite de la signature de l’accord entre le président de la Conférence et le président de la Collectivité territoriale le 7 juillet 2026. Cette adhésion fait suite à celle de la Martinique, effective depuis le 16 juin 2026. Les deux collectivités françaises participaient pour la première fois à une réunion de la Conférence.
Concernant l’élargissement à des membres à part entière, les discussions se poursuivent sur les candidatures des Bermudes et des îles Turques-et-Caïques, la CARICOM ayant salué les progrès substantiels réalisés dans l’examen du dossier bermudien. Toutefois, aucune décision définitive n’a été annoncée, ces candidatures s’inscrivant dans une réflexion plus large sur la politique d’élargissement de la Communauté.
Haïti : aide humanitaire et force anti-gangs
Sur Haïti, les dirigeants ont exprimé leur solidarité avec le gouvernement du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé et son travail de préparation des élections. Ils ont convenu de soutenir le renouvellement du mandat de la force de suppression des gangs (Gang Suppression Force, GSF) et d’examiner l’offre des Bahamas d’appuyer une présence permanente de la CARICOM à Port-au-Prince.
Sur le plan humanitaire, le sommet retient un engagement concret : le Guyana s’est engagé à fournir 500 tonnes de riz à Haïti, un geste rendu possible par l’amélioration progressive de la situation sécuritaire qui permet désormais une meilleure distribution de l’aide.
Cuba, Gaza et Liban : des prises de position
La CARICOM a également exprimé sa « profonde préoccupation » face à la crise humanitaire à Cuba, s’engageant à poursuivre ses efforts coordonnés de soutien au peuple cubain.
Sur Gaza et la Cisjordanie, les chefs de gouvernement ont réitéré leur appel au respect du droit international humanitaire et à une solution à deux États, tout en exprimant leur inquiétude face aux incursions militaires au Liban.
Un différend institutionnel avec Trinité-et-Tobago
Point sensible du sommet, la reconduction de la secrétaire générale Carla Barnett a suscité une objection maintenue par Trinidad-and-Tobago, qui conteste le processus suivi. La Communauté a accepté de saisir la Cour caribéenne de justice (CCJ) pour un avis consultatif, conformément à l’article 212 du Traité révisé de Chaguaramas. En attendant cet avis, le statu quo sera maintenu concernant la nomination. La CARICOM a tenu à préciser que cette procédure ne remet en cause l’intégrité d’aucun État membre ni d’aucun individu, mais traduit plutôt sa volonté d’amélioration institutionnelle continue.
Accords migratoires avec les États-Unis
Autre sujet suivi de près, les chefs de gouvernement ont discuté des mémorandums d’entente proposés par les États-Unis à plusieurs États membres concernant le transit de ressortissants de pays tiers (Third Country Nationals, TCN). Les dirigeants ont souligné que ces arrangements concernent le transit de personnes sans antécédents criminels vers leur pays d’origine, et non leur installation dans les États membres.
Le communiqué précise que certains pays de la CARICOM ont déjà signé ces accords, d’autres étant encore en discussion, et que 30 pays dans le monde avaient déjà signé des MOU similaires avec Washington.
Différends frontaliers : Guyana-Venezuela et Belize-Guatemala
Sur le contentieux territorial opposant le Guyana au Venezuela devant la Cour internationale de justice (CIJ), les auditions publiques sur le fond se sont tenues du 4 au 11 mai 2026. La Cour rendra en temps voulu un jugement final et contraignant. Les dirigeants ont par ailleurs exprimé leur préoccupation face à des attaques contre du personnel de sécurité guyanien menées depuis le territoire vénézuélien, et ont réaffirmé leur soutien à la souveraineté et à l’intégrité territoriale du Guyana.
Concernant le Belize, la Conférence a salué la déclaration conjointe signée avec le Guatemala le 24 juin 2026 à Panama, tout en exprimant son inquiétude face à la déforestation illégale dans les zones protégées du Belize et aux tensions persistantes autour de la rivière Sarstoon.
Candidature à l’ONU et autres décisions
La CARICOM a apporté son plein soutien à la candidature de l’ambassadrice guyanienne Carolyn Rodrigues-Birkett au poste de secrétaire générale des Nations unies.
Le sommet a également acté l’attribution du CARIFESTA 2027 au Guyana et du CARIFESTA 2029 à Antigua-et-Barbuda, ainsi que des Jeux CARIFTA 2027 au Guyana et 2028 à la Barbade.
Enfin, le prochain sommet, la 52e réunion ordinaire, se tiendra au Suriname en février 2027, sur invitation de la présidente Jennifer Geerlings-Simons.
Ce que ce communiqué révèle, en creux
Au-delà de l’inventaire des dossiers traités, ce communiqué donne à voir une CARICOM tiraillée entre son discours d’unité et des lignes de fracture bien réelles :
- un contentieux institutionnel ouvert avec Trinidad-and-Tobago sur la gouvernance même de l’organisation
- des négociations migratoires bilatérales avec Washington qui interrogent la cohésion régionale face à une puissance extérieure
- un élargissement territorial (Martinique, Guyane française) qui repose la question du rapport de la Communauté avec les collectivités françaises et britanniques de la Caraïbe.
Néanmoins, la constance du soutien affiché à Haïti, au Guyana face au Venezuela et au Belize face au Guatemala confirme que la solidarité reste, sur les dossiers de souveraineté, un réflexe collectif solide.



