Délégation sénatoriale aux outre-mer : forces, fragilités et recommandations en un rapport

Le 2 juillet 2026, la délégation sénatoriale aux outre-mer a déposé un rapport d’information intitulé « Les filières économiques d’avenir outre-mer : un océan d’opportunités ». Rédigé par les sénatrices Annick Girardin (Saint-Pierre-et-Miquelon), Marie-Laure Phinera-Horth (Guyane) et Vivette Lopez (Gard), le texte a été adopté à l’unanimité par la délégation.

Pendant plusieurs mois, les rapporteures ont entendu plus de 60 acteurs économiques, institutionnels et représentants de filières pour dresser un état des lieux et proposer 21 recommandations destinées à « dessiner le visage économique des outre-mer » à l’horizon 2050.

Pour la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane et Saint-Pierre-et-Miquelon, ce document constitue une photographie précieuse des forces et des fragilités économiques du bassin caribéen français.

Un poids économique qui reste marginal

Le rapport pose d’abord un constat sévère. Les outre-mer représentent 4,18 % de la population française, mais leur produit intérieur brut ne pèse que 2,45 % du PIB national.

Dès 2021, l’Agence française de développement anticipait une croissance « molle, déséquilibrée et insuffisante » à l’horizon 2050, avec un PIB par habitant appelé à rester quasiment stationnaire. Pour les rapporteures, cette trajectoire n’est pas une fatalité. Elle traduit toutefois l’absence, selon elles, d’une véritable politique industrielle de l’État en faveur de ces territoires.

Hervé Mariton, président de la Fédération des entreprises des outre-mer, résume ainsi le constat partagé par la délégation : il n’existe pas aujourd’hui de politique industrielle de l’État pour les outre-mer, et l’enjeu n’est pas de créer une exception mais d’installer un réflexe outre-mer dans chaque décision publique.

Des filières historiques à bout de souffle

La Caraïbe française reste largement dépendante de filières agricoles anciennes, aujourd’hui fragilisées. La banane, pilier de l’économie martiniquaise et guadeloupéenne, ne soutient plus la croissance ni l’emploi comme par le passé. Son modèle économique est fragilisé par les maladies fongiques, la hausse des coûts de production et la concurrence internationale.

La canne à sucre connaît un déclin comparable en Guadeloupe, où la production est passée de 738 100 tonnes en 2010 à 410 146 tonnes en 2024, une chute à peu près équivalente en proportion à celle observée à La Réunion sur la même période.

La pêche inquiète tout particulièrement les rapporteures. Dans l’ensemble des outre-mer, 98 % des navires mesurent moins de douze mètres et l’activité reste essentiellement artisanale, avec une flotte dont l’âge moyen atteint soixante ans.

Devant la délégation, Olivier Le Nézet, président du Comité national des pêches maritimes et des élevages marins, a jugé le renouvellement de cette flotte « vital » plutôt qu’urgent, s’interrogeant sur la capacité de ces territoires immenses à être surveillés si la pêche ne joue plus son rôle de sentinelle en mer. Les écarts entre territoires sont considérables : la rentabilité de la flotte de pêche atteint 47 % à La Réunion, contre 0 % en Guyane.

La souveraineté numérique, un chantier stratégique pour le bassin Atlantique

Le rapport consacre une part importante de ses analyses à la connectivité numérique, présentée comme un enjeu de souveraineté au même titre que les infrastructures portuaires ou aéroportuaires. Les rapporteures proposent un projet de câble sous-marin reliant l’Hexagone à Saint-Pierre-et-Miquelon, en passant par les Antilles avant de rejoindre la Guyane, afin de créer une boucle souveraine connectée au câble hispano-portugais Ella Link.

L’objectif est d’éviter une dépendance excessive à des infrastructures détenues par des acteurs américains, à l’image du projet Humboldt porté par Google dans le Pacifique, qui pourrait selon le rapport augmenter la production économique de la Polynésie française de 493 millions de dollars cumulés sur cinq ans. Cet exemple, cité par les sénatrices, illustre l’ampleur des retombées économiques que peut générer une infrastructure numérique bien pensée, et le risque de les voir captées par des opérateurs étrangers si l’État ne structure pas une offre souveraine.

La Guyane, tentée par une autonomie économique renforcée

Pour Marie-Laure Phinera-Horth, ce rapport « tombe à pic » pour la Guyane, engagée dans une réflexion institutionnelle vers davantage d’autonomie. La sénatrice évoque notamment la volonté du territoire d’exploiter ses propres richesses, en particulier les hydrocarbures, un sujet pour lequel les parlementaires guyanais réclament une relance des recherches.

Le rapport appelle d’ailleurs à adapter les règles nationales qui interdisent aujourd’hui l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures dans les outre-mer, aux côtés de six autres normes jugées bloquantes par les rapporteures, parmi lesquelles le principe européen d’équilibre des flottes de pêche ou les règles d’exportation des déchets.

Des filières émergentes à consolider

Au-delà des difficultés, le rapport recense un foisonnement de projets et de jeunes entreprises dans des secteurs porteurs : cosmétique et pharmacopée locale, agroforesterie, agriculture biologique, tourisme durable, artisanat traditionnel et industries culturelles et créatives.

Selon une étude de l’Odeadom citée dans le rapport, les industries agroalimentaires les plus dynamiques des départements et régions d’outre-mer, notamment les fruits et légumes, les boissons et les autres produits alimentaires hors sucre, pourraient créer entre 300 et 600 emplois équivalents temps plein d’ici 2030.

Les rapporteures insistent également sur le potentiel des biomatériaux de construction, plus résilients face au climat local que les normes européennes pensées pour le bâti continental. À Mayotte, la filière bambou illustre cette logique : 80 % de sa valeur reste injectée dans l’économie locale, la rendant compétitive face à l’importation de bois de construction.

21 recommandations pour changer de cap

Pour transformer ces initiatives en filières solides, la délégation formule vingt et une recommandations articulées autour de quatre axes : sécuriser des infrastructures de souveraineté économique, adapter les normes et protéger les marchés locaux, financer des filières en manque de capitaux, et enfin innover et former.

Parmi les mesures phares figurent la création d’un établissement financier public unique dédié aux entreprises ultramarines, regroupant notamment les activités du groupe Caisse des dépôts, de l’Agence française de développement et de France 2030, ainsi que la mise en place d’un fonds d’investissement pan-ultramarin pour les entreprises innovantes en phase d’amorçage.

Les rapporteures proposent également d’intégrer systématiquement des produits issus des filières d’avenir dans le Bouclier qualité prix, afin de soutenir les circuits courts, et d’expérimenter un « compagnonnage ultramarin » pour labelliser des maîtres de transmission chargés de préserver les savoir-faire traditionnels.

Le rapport doit désormais être présenté au gouvernement. Les sénatrices entendent néanmoins déjà s’en servir pour peser dans les débats électoraux à venir, tant la question du modèle économique des outre-mer reste, selon elles, un angle mort des politiques publiques nationales.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.