Crack, cocaïne, cannabis : ce que révèle la première enquête qualitative approfondie sur les drogues en Guadeloupe

L’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) vient de publier, en juin 2026, une note de résultats inédite consacrée aux drogues et conduites addictives en Guadeloupe.

Réalisée conjointement avec l’Observatoire régional de la santé de Guadeloupe (ORSAG) dans le cadre du projet OUDOM (Observation des usages de drogues en outre-mer), cette étude qualitative s’appuie sur 60 entretiens menés en mai 2025 auprès de personnes consommatrices, de professionnels du champ médicosocial et d’agents des forces de l’ordre.

Elle propose une première photographie fine des usages illicites sur l’archipel, là où les enquêtes quantitatives nationales peinent à capter les réalités locales, faute d’échantillons suffisants.

Un territoire au cœur des routes mondiales de la cocaïne

La Guadeloupe n’est pas seulement une destination touristique : elle constitue un maillon stratégique dans les flux internationaux de cocaïne entre les pays producteurs d’Amérique du Sud (Colombie, Pérou, Bolivie) et le marché européen.

Les forces de l’ordre décrivent un territoire pleinement intégré dans ces circuits, via le trafic maritime (voiliers et conteneurs transitant par le port de Jarry) et le trafic aérien, par le fret postal ou les passeurs.

Cette position de territoire « rebond » produit une conséquence directe : une disponibilité locale de la cocaïne particulièrement élevée. Le prix au détail s’établit entre 10 et 20 euros le gramme, avec des mentions à 4 euros, soit environ cinq fois moins qu’en France hexagonale. Des groupes locaux guadeloupéens assurent la logistique et le stockage, parfois en collaboration avec des membres des diasporas dominicaine, haïtienne ou vénézuélienne liés à des organisations criminelles sud-américaines.

L’enquête souligne également la forte présence d’armes, principalement des pistolets semi-automatiques, importées en parallèle des stupéfiants, ce qui contribue selon les forces de l’ordre au taux d’homicides particulièrement élevé de l’archipel.

Le crack : une « guerre » dans les quartiers populaires

La cocaïne basée, ou crack, est présente en Guadeloupe depuis le milieu des années 1980. Son usage et son trafic se concentrent historiquement dans le quartier Boissard de Pointe-à-Pitre, avant de s’étendre à l’ensemble de la conurbation Pointe-à-Pitre/Les Abymes/Le Gosier.

Ces dernières années, l’intensification de l’offre est attribuée par plusieurs usagers interrogés à l’arrivée de revendeurs dominicains, générant ce que l’un d’eux décrit comme une « guerre du crack » entre réseaux concurrents.

Le crack est vendu en quantités extrêmement fractionnées, adaptées à la grande précarité de sa clientèle : des « cailloux » à partir de 2 euros, des « taffes » à quelques dizaines de centimes. Certains usagers revendent eux-mêmes une partie de leur consommation pour récupérer quelques euros.

Derrière cette économie de survie se dessine une réalité alarmante : des trafiquants qui captent les revenus sociaux de leurs clients, conservent leur carte bancaire, gèrent leurs déclarations à la CAF et récupèrent le RSA dès le premier du mois. Un système décrit par l’enquête comme une véritable tutelle informelle imposée.

Des profils d’usagers très contrastés selon les substances

L’enquête dresse une cartographie sociale précise des consommateurs selon les produits. Le crack concerne quasi exclusivement des personnes en grande précarité, sans domicile fixe ou mal logées, souvent en rupture administrative, dont les trajectoires biographiques sont marquées par des traumatismes, des incarcérations et des allers-retours entre la rue et les structures de soins. Leur vieillissement est notable : on y retrouve des septuagénaires souffrant de douleurs chroniques et d’infections non traitées.

Le chlorhydrate de cocaïne en poudre touche un profil radicalement différent : des personnes insérées socialement et économiquement, qui consomment dans des contextes festifs ou pour tenir les cadences dans des secteurs professionnels exigeants (restauration, tourisme, commerce). La substance est si accessible à ce prix qu’elle s’impose selon les témoignages comme « la facilité » dans certains milieux de travail.

Le cannabis, quant à lui, concerne des profils sociodémographiques très diversifiés. Produit le plus accessible de l’archipel (4 euros le gramme au minimum, soit deux fois moins qu’en France hexagonale), il est perçu par une majorité des personnes interrogées comme une plante « naturelle » et peu dangereuse.

Cependant, les données de l’enquête révèlent que si l’expérimentation est moins répandue qu’en Hexagone, la part d’usagers quotidiens et réguliers y est proportionnellement plus élevée, indiquant une plus forte probabilité d’installation dans un usage problématique.

Des indicateurs de santé publique préoccupants, malgré des niveaux de consommation globalement inférieurs à l’Hexagone

La Guadeloupe présente, en population générale, des taux d’usage de substances psychoactives inférieurs à ceux mesurés en France hexagonale. Le tabagisme quotidien y est le plus faible de France chez les jeunes de 17 ans (5 % contre 15,6 % en Hexagone). La consommation d’alcool à risque est également la plus basse du territoire national.

Toutefois, ces moyennes masquent des fragilités spécifiques. Les conséquences de l’alcool sur la mortalité masculine sont quatorze fois supérieures à celles observées dans l’Hexagone. Les accidents de la route impliquant l’alcool y sont deux à trois fois plus fréquents.

Par ailleurs, la prévalence des épisodes dépressifs atteint 16,5 % des Guadeloupéens de 18 à 79 ans, l’une des plus élevées de France, avec plus de la moitié de ces personnes n’ayant pas eu recours à des soins. Les dépistages positifs au VIH, à la syphilis et à l’hépatite C se concentrent presque exclusivement parmi les consommateurs de crack et d’alcool suivis en maraudes, selon les professionnels de l’association AIDES.

Enfin, les opioïdes, la MDMA et les drogues de synthèse occupent une place marginale sur l’archipel, tout comme la pratique de l’injection culturellement rejetée en milieu antillais, y compris parmi les usagers de crack les plus marginalisés.

Un système de prise en charge à bout de souffle

Le constat est sévère : le dispositif de soins et de réduction des risques est structurellement sous-dimensionné par rapport aux besoins. Les quatre centres de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) de l’archipel suivaient environ 1 700 personnes en 2022, contre 2 000 en 2017, une baisse liée en grande partie aux difficultés de recrutement de professionnels médicaux.

La fermeture en 2023 du seul local du Centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues (CAARUD) de l’archipel constitue un recul majeur. Les usagers n’ont plus accès à un lieu fixe pour se laver, se nourrir, récupérer du matériel de réduction des risques ou engager des démarches sociales.

Le bus mobile mis en place en 2024 ne compense pas cette absence : les maraudes hebdomadaires permettent la distribution d’environ deux pipes à crack par personne et par semaine, largement insuffisantes pour des usagers qui consomment plusieurs fois par jour. La rareté du matériel lui confère une valeur marchande et génère un marché parallèle où les pipes se revendent entre 5 et 10 euros dans la rue.

La Guadeloupe ne dispose par ailleurs d’aucune communauté thérapeutique, d’aucun lit de soins de suite et de réadaptation, ni de CSAPA résidentiel. Les personnes nécessitant un sevrage encadré doivent être orientées hors du territoire, le plus souvent vers la Martinique. L’Établissement public de santé mentale (EPSM) se retrouve à jouer un rôle de sas de sevrage faute d’alternatives, avec des séjours pouvant atteindre quatre mois, non par nécessité clinique, mais faute de solutions de sortie.

Des pistes d’amélioration identifiées

L’enquête formule plusieurs orientations. L’ouverture par l’association Oppelia d’un nouveau CAARUD dans le secteur de Basse-Terre, et le projet de rouvrir un local à proximité des scènes de consommation de l’agglomération pointoise, constituent des avancées attendues. Le développement du dispositif SINTES pour l’analyse de substances (drug checking) est également identifié comme un besoin réel, les premières analyses montrant des compositions parfois insoupçonnées.

Plus largement, l’enquête plaide pour un renforcement de la présence sur les scènes ouvertes de consommation, une meilleure répartition territoriale des structures et un accès accru aux outils adaptés aux usages fumés, qui caractérisent la spécificité guadeloupéenne.

Cette note de l’OFDT constitue, selon ses auteurs, une première photographie qualitative inédite. Elle a vocation à nourrir les politiques publiques locales et à s’inscrire dans la stratégie interministérielle de mobilisation contre les conduites addictives 2023-2027, qui a explicitement intégré le renforcement de l’observation dans les DROM parmi ses objectifs structurants.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.