La Grande Caraïbe décryptée depuis 2015
Sargasses, plages qui reculent : ce qu’un rapport du Sénat révèle sur la Caraïbe française face au climat

Le 7 juillet 2026, une mission d’information du Sénat a adopté à l’unanimité un rapport intitulé La diplomatie climatique française à l’épreuve d’un monde en tension. Présidée par le sénateur Rachid Temal et rapportée par le sénateur de Polynésie française Teva Rohfritsch, cette mission a mené 32 auditions en 5 mois, entendant notamment les anciens présidents François Hollande et Laurent Fabius, ainsi que 3 ministres.
Le texte, déposé alors qu’une canicule historique venait de frapper la France, formule 34 recommandations pour repenser l’action extérieure française sur le climat. S’il embrasse des enjeux mondiaux, du retrait américain de l’Accord de Paris à la finance climatique, il consacre aussi des pages précises à la vulnérabilité de la Caraïbe française, trop souvent absente des grands récits diplomatiques.
Des littoraux qui reculent et des coraux qui se dégradent
Le rapport dresse un constat sans détour sur l’état des territoires antillais.
- Le littoral martiniquais compte environ 117 plages sableuses, dont plus de 30 % ont vu leur largeur diminuer de façon remarquable entre 1951 et 2010, avec un recul évalué à plus de 25 mètres par endroits.
- En Guadeloupe, selon l’Initiative française pour les récifs coralliens, 70 % des coraux sont déjà dégradés. Ces chiffres illustrent une réalité que les sénateurs qualifient d' »injustice climatique profonde », pour reprendre l’expression employée par la ministre des Outre-mer Naïma Moutchou lors de son audition : les territoires ultramarins contribuent de façon infime aux émissions mondiales, mais ils en subissent les conséquences les plus graves.
Le réchauffement des eaux aggrave également la prolifération des algues sargasses. Depuis 2011, celles-ci envahissent chaque année les côtes de la Martinique et de la Guadeloupe, et désormais celles de la Guyane, portées par des températures océaniques records. En se décomposant sur les plages, ces algues dégagent de l’hydrogène sulfuré, un gaz toxique aux conséquences sanitaires, économiques et touristiques considérables pour les populations littorales. Le rapport note que ce phénomène pèse aussi, plus discrètement, sur le moral des habitants.
Un angle mort à corriger dans la diplomatie française
Au-delà du diagnostic, les sénateurs pointent un déficit structurel : l’association des territoires ultramarins à la diplomatie climatique française reste, selon leurs propres termes, un « angle mort majeur ».
Le rapport recommande de faire des outre-mer de véritables points d’appui de la diplomatie française dans chaque bassin océanique, d’associer systématiquement les collectivités à la délégation française lors des COP, et d’organiser en amont de chaque conférence une concertation structurée avec ces territoires.
Pour la zone Atlantique, cette présence diplomatique s’incarne notamment à travers l’ambassadrice de France auprès des États de la Caraïbe orientale et de la Barbade, Marie-Noëlle Duris, et l’ambassadeur de France auprès du Guyana et de la communauté caribéenne, Olivier Plançon, tous deux entendus par la mission.
Le texte insiste également sur le fait que les outre-mer doivent devenir des « laboratoires de référence » en matière d’adaptation, dont les solutions concrètes pourraient être valorisées auprès des pays voisins. La ministre déléguée à la francophonie et aux partenariats internationaux, Éléonore Caroit, a cité en exemple la coopération déjà engagée entre les territoires caribéens français, la Jamaïque et la République dominicaine pour lutter contre les sargasses, résultat jugé probant par les sénateurs. C’est le sens de leur recommandation n° 7, qui appelle à renforcer cette dimension pour consolider à la fois la résilience nationale et l’influence diplomatique de la France auprès des pays exposés.
Cette approche régionale s’appuie sur une organisation déjà mise en place par l’Agence française de développement, qui structure son action autour de trois bassins océaniques, Atlantique, Indien et Pacifique, afin de favoriser l’insertion des outre-mer dans leur environnement régional. Depuis 2019, le programme Trois Océans, financé par l’AFD et mis en œuvre par la Croix-Rouge française, contribue ainsi à réduire l’impact des catastrophes naturelles et des effets du changement climatique dans ces trois zones.
Un rapport à visée mondiale, un message pour la Caraïbe
Ce rapport ne se limite pas aux outre-mer. Il aborde aussi le retrait américain de l’Accord de Paris, la montée en puissance de la Chine sur les technologies vertes ou encore la nécessité de réformer le financement international du climat. Les sénateurs y appellent notamment à ne plus faire reposer la totalité de l’effort financier sur l’Europe et à mieux associer les grandes puissances émergentes.
Pour la Grande Caraïbe, l’enseignement principal tient toutefois dans ce constat répété au fil des auditions : la région figure parmi les plus exposées au dérèglement climatique, et la France, présente dans le bassin Atlantique par ses territoires antillais et guyanais, entend désormais s’appuyer sur cette réalité plutôt que la traiter en marge de sa diplomatie.



