Souveraineté numérique : comment la Caraïbe anglophone tente de passer enfin à l’action

Réunis à Kingston en Jamaïque fin juin, une trentaine de hauts fonctionnaires venus de 14 pays de la Caraïbe ont planché 4 jours durant sur un même constat : la région n’a plus besoin de nouvelles stratégies numériques, elle a besoin de les mettre en œuvre.

Retour sur les enseignements de la troisième édition de la School on Digital Transformation and Innovation in the Caribbean (SODTIC), organisée par la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPALC), et sur les initiatives concrètes qui en découlent pour la souveraineté numérique de la région.

Une école régionale pour transformer les stratégies en actions publiques

Du 29 juin au 2 juillet, la Mona School of Business and Management de l’University of the West Indies, à Kingston, a accueilli des décideurs publics, experts techniques, universitaires, représentants d’organisations internationales et acteurs du secteur privé.

Organisée par la CEPALC dans le cadre de l’Agenda numérique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (eLAC), la SODTIC 2026 a réuni comme partenaires la CAF (Banque de développement de l’Amérique latine et des Caraïbes), l’Union européenne, Cetic.br/NIC.br, l’Union des télécommunications des Caraïbes (CTU) et l’University of the West Indies.

Placée sous le thème « la souveraineté numérique caribéenne à l’ère de l’intelligence artificielle : renforcer les infrastructures numériques publiques, l’écosystème Internet et la connectivité significative », la rencontre s’est inscrite dans l’engagement de long terme de la CEPALC à renforcer les capacités du secteur public dans l’ensemble de la Caraïbe.

Le vrai problème n’est plus la stratégie, mais la mise en œuvre

Lors de la conclusion centrale des échanges, les principaux obstacles empêchant les politiques numériques de produire des résultats concrets ont été mis en lumière :

  • les capacités institutionnelles limitées
  • la fragmentation des écosystèmes numériques nationaux
  • les contraintes de financement
  • le manque d’expertise technique spécialisée.

Autrement dit, la région dispose déjà de nombreuses feuilles de route numériques. Ce qui lui manque, ce sont les moyens humains, financiers et institutionnels pour les appliquer.

Les discussions ont également insisté sur la nécessité de modèles de gouvernance adaptés aux réalités des petits États insulaires en développement (PEID), plutôt que sur une simple adaptation de cadres législatifs et réglementaires pensés pour de grandes économies. Les participants se sont accordés sur le fait que des institutions numériques résilientes exigent des approches qui reflètent le contexte social, économique et géographique propre à la Caraïbe.

L’intelligence artificielle, de l’expérimentation à la mise en œuvre

L’intelligence artificielle a occupé une place centrale du programme, avec des sessions consacrées aux moyens concrets permettant aux gouvernements de dépasser le stade de l’expérimentation. Les échanges ont porté sur l’élaboration d’agendas nationaux en matière d’IA, l’évaluation de la maturité des administrations sur ce sujet, la gouvernance des données, les compétences numériques et la préparation institutionnelle.

Les participants ont aussi souligné l’importance de construire des écosystèmes d’IA qui s’appuient sur les forces et le potentiel d’innovation propres à la région, plutôt que d’importer des modèles conçus ailleurs.

Des initiatives régionales déjà engagées

La SODTIC 2026 a mis en lumière plusieurs chantiers concrets déjà pilotés par la CEPALC dans la région. Le Cadre de confiance pour l’économie numérique des États membres de l’Organisation des États de la Caraïbe orientale vise à renforcer une gouvernance numérique fiable entre les petites économies insulaires.

L’Initiative caribéenne des ambassades de données, quant à elle, propose aux petits États insulaires un mécanisme de statut diplomatique pour leurs serveurs hébergés à l’étranger, afin de garantir la continuité de l’action publique face aux chocs climatiques, aux risques cyber et aux vulnérabilités d’infrastructure.

Début juin 2026, 12 délégations caribéennes réunies à Belize City avaient déjà exprimé leur soutien à cette approche en adoptant la Déclaration de Belize City, premier document multilatéral consacré aux ambassades de données.

Ces travaux s’inscrivent dans le prolongement de l’Agenda numérique eLAC2026, adopté lors de la neuvième Conférence ministérielle sur la société de l’information en Amérique latine et dans les Caraïbes, qui structure depuis plus de 20 ans la coopération régionale en matière de transformation numérique.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.