La Guadeloupe, sanctuaire vivant : ce que révèle le grand inventaire de sa faune

L’Agence Régionale de la Biodiversité des Îles de Guadeloupe (ARBIG), à travers son Observatoire Régional de la Biodiversité (ORBIG), publie en 2025 deux volets d’un Panorama de la faune guadeloupéenne. Le premier dresse l’état des lieux de la faune terrestre et aquatique, le second celui de la faune marine.

Réalisés par la Dr Catherine Hermant et Lisel Loschenkohl, ces documents offrent une photographie chiffrée d’un patrimoine naturel rare, et fragile. Tour d’horizon des données qui en ressortent.

Un archipel, des milliers d’espèces

La singularité de la Guadeloupe tient d’abord à sa géographie. Composé de plus de six îles et de nombreux îlets, l’archipel a vu l’isolement géographique favoriser la séparation des espèces, et donc un fort taux d’endémisme. Sur terre, les paysages s’étagent des forêts ombrophiles aux forêts sèches, des mangroves aux ravines, des mares aux marais.

Les chiffres traduisent cette abondance. Près de 4 080 espèces animales natives, terrestres et aquatiques, sont actuellement recensées sur le territoire. Sous l’eau, ce sont plus de 3 200 espèces animales indigènes strictement marines qui peuplent les récifs coralliens, les vallées sous-marines et les pentes abruptes du nord de La Désirade. Cette richesse vaut à l’archipel d’être classé parmi les points chauds mondiaux de biodiversité, un statut qui récompense la diversité autant qu’il signale la menace.

L’endémisme, une responsabilité planétaire

Une espèce endémique est une espèce dont l’aire de répartition se limite à un territoire donné. Sa disparition locale équivaut à une extinction mondiale. C’est là que le Panorama prend toute sa gravité.

Sur terre, près de 20 % des espèces d’invertébrés sont endémiques de la Guadeloupe, contre 4 % des vertébrés. À l’échelle des Petites Antilles, 15 % des invertébrés et 5 % des vertébrés présents en Guadeloupe sont endémiques. Concrètement, le territoire compte 736 invertébrés et 12 vertébrés endémiques à l’échelle guadeloupéenne, auxquels s’ajoutent 552 invertébrés et 18 vertébrés endémiques des Petites Antilles.

En mer, le tableau s’inverse. Le taux d’endémisme y est fortement disproportionné par rapport au continent, car les océans facilitent la dispersion des espèces. La part des espèces marines animales endémiques connues en Guadeloupe n’est que de 0,01 %, et l’ensemble de ces espèces endémiques sont des invertébrés. On dénombre ainsi 47 invertébrés endémiques de la Guadeloupe et 13 des Petites Antilles, mais aucun vertébré.

Faune terrestre : la domination des invertébrés

Le détail de l’inventaire terrestre révèle un monde largement dominé par les petites bêtes. Les arthropodes, qui regroupent arachnides, crustacés, myriapodes, insectes et collemboles, totalisent à eux seuls plus de 3 520 espèces, dont plus de 3 120 insectes. Parmi ces derniers, on recense plus de 1 440 coléoptères, plus de 400 punaises, 468 papillons, plus de 190 abeilles, guêpes et fourmis, et 39 espèces de libellules et demoiselles.

Du côté des vertébrés, les oiseaux occupent une place de choix avec 295 espèces, dont 199 protégées et 31 menacées d’extinction. La Guadeloupe abrite une seule espèce strictement endémique, le Pic de Guadeloupe, et huit espèces endémiques des Petites Antilles. Le reste du peuplement vertébré se compose de 15 espèces de mammifères terrestres, 13 reptiles, 15 poissons d’eau douce et seulement 3 amphibiens.

Faune marine : un kaléidoscope sous-marin

L’inventaire marin déploie une diversité tout aussi spectaculaire. Les mollusques arrivent en tête avec 1 793 espèces, dont plus de 1 410 gastéropodes. Les crustacés suivent avec 674 espèces, les cnidaires (coraux durs, gorgones, anémones) avec 269 espèces, les vers avec 181, les échinodermes (étoiles de mer, oursins, concombres de mer) avec 168, les éponges avec 119 et les ascidies avec 101.

Parmi les vertébrés marins emblématiques figurent plus de 380 espèces de poissons, 37 espèces de requins et raies, 52 espèces d’oiseaux marins, plus de 20 espèces de mammifères marins et 5 espèces de tortues marines, dont 3 viennent pondre en Guadeloupe. Fait notable, la recherche progresse : depuis 2016, trois nouvelles espèces de crustacés décapodes du genre Munidopsis, vivant par 500 mètres de fond, ont été découvertes et se sont révélées endémiques de la mer des Caraïbes.

Des espèces sous pression

Derrière l’abondance, le Panorama égrène les signaux d’alerte. En milieu terrestre, plusieurs groupes paient un lourd tribut : 5 chauves-souris, 31 oiseaux, 13 mollusques et plusieurs groupes d’insectes sont menacés d’extinction.

En mer, la situation des espèces emblématiques inquiète particulièrement. Plus de la moitié des requins et raies sont menacés, comme la raie léopard, classée « En danger » sur la Liste rouge mondiale. Le mérou de Nassau est classé « En danger critique d’extinction » au niveau mondial. Vingt et une espèces de coraux présentes en Guadeloupe sont menacées, neuf espèces d’oiseaux marins le sont également, et le cachalot figure parmi les espèces menacées du territoire.

Les menaces, et les leviers d’action

Les deux volets convergent sur un même diagnostic de pressions. À terre comme en mer, l’urbanisation et l’artificialisation des sols et des côtes, la fragmentation des habitats, les pollutions, les espèces exotiques envahissantes, le braconnage et le changement climatique dégradent les statuts de conservation. En milieu d’eau douce, la mauvaise qualité de l’eau et la rupture de la continuité écologique fragilisent des espèces amphihalines, dont le cycle de vie alterne entre eaux marines et douces.

Face à ces menaces, le Panorama recense les outils de protection mobilisables : instruments juridiques (loi sur l’eau, arrêtés de protection d’espèces, convention RAMSAR), aires protégées comme le Parc National de Guadeloupe ou le Sanctuaire Agoa, conventions internationales (SPAW, CITES, ICCAT, CMS), restauration de la connectivité écologique via les trames verte, bleue et noire, renforcement du suivi scientifique et sensibilisation du public.

Une connaissance encore en construction

Les rédactrices rappellent une limite essentielle : ces données reflètent l’état des connaissances disponibles à ce jour. Pour les groupes susceptibles d’évoluer, les chiffres ont été arrondis à la dizaine inférieure et accompagnés d’un signe « + ». Seules les espèces indigènes sont comptabilisées. Depuis 2010, des expéditions scientifiques comme Karubenthos, Karudeep ou La Planète Revisitée s’attachent d’ailleurs à documenter la biodiversité dite « négligée », ces espèces de petite taille longtemps éclipsées par les figures emblématiques.

Ce double Panorama n’est donc pas un point final, mais une étape. Il rend visible un patrimoine que beaucoup ignorent, et pose les bases d’une préservation éclairée. Connaître pour mieux protéger : telle est, en filigrane, l’ambition de ce travail.

Photo de couverture : Tim Oun sur Unsplash

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.