La Grande Caraïbe décryptée depuis 2015
Guadeloupe : la terre agricole recule, la ville avance, la forêt résiste

L’Agence Régionale de la Biodiversité des Îles de Guadeloupe (ARBIG), via son Observatoire Régional de la Biodiversité (ORBIG), a publié en 2025 un indicateur consacré à l’occupation du sol de l’archipel.
Rédigé par Yannis Mahobah, Lisel Loschenkohl et la Dr Catherine Hermant, ce document s’appuie sur KaruCover, la donnée de référence de l’occupation des sols à grande échelle pour la Guadeloupe, et compare quatre millésimes (2004, 2010, 2017 et 2022) pour retracer 18 années de transformations.
3 chiffres résument la période : moins 11,4 % de surface agricole, plus 21,5 % de surface urbanisée, plus 2,1 % de surfaces naturelles et semi-naturelles. Décryptage.
Une photographie du territoire en 2022
En 2022, le sol guadeloupéen se répartit en 5 grands milieux. Les milieux forestiers non inondables dominent largement avec 45 % du territoire, suivis des milieux agricoles à 26,8 %. Viennent ensuite les milieux artificialisés (12,6 %), les milieux ouverts (11,1 %) et les milieux humides (4,5 %).
Cette géographie n’est pas le fruit du hasard. Elle plonge ses racines dans l’histoire coloniale du XVIIIe siècle, lorsque l’économie reposait sur la canne à sucre. La grande carte de la Guadeloupe recensait en 1763 quelque 62 000 hectares de terres défrichées et cultivées sur les deux îles principales. Le caractère montagneux et difficile d’accès de la Basse-Terre a préservé la forêt d’altitude, tandis que l’artificialisation se concentrait sur le littoral, autour des habitations et des ports. C’est cet héritage qui structure encore le territoire actuel : forêts maintenues en hauteur, urbanisation côtière, et vastes espaces semi-naturels issus de la déforestation puis de l’abandon des cultures.
La répartition varie selon les îles.
- La Basse-Terre est dominée par la couverture forestière
- la Grande-Terre par les espaces agricoles et artificiels.
- La Désirade est marquée par les milieux ouverts et forestiers,
- Marie-Galante par une mosaïque des cinq types de milieux où dominent l’agricole et le forestier
- les Saintes par les milieux forestiers non inondables.
Fait notable de la concentration littorale : 31 communes sur 32 sont des communes littorales, et c’est là que se cumulent habitat, infrastructures et activités économiques, notamment dans l’agglomération pointoise et la zone industrielle de Jarry.
La naturalité, ou la mesure du sauvage
Le document mobilise un concept précieux, celui de naturalité, qui renvoie au caractère sauvage d’un milieu faiblement ou non impacté par l’Homme. Quatre niveaux sont distingués, de la naturalité nulle à la forte.
En 2022, 6 % du territoire présente une naturalité nulle, correspondant aux espaces artificialisés. 18 % relèvent d’une faible naturalité, ces zones dégradées que sont les friches, pâturages et espaces verts urbains. Les milieux de moyenne naturalité couvrent 24,3 % de la surface régionale, soit près d’un quart, avec les terres cultivées, prairies, fourrés et forêts secondaires. Enfin, plus de la moitié des îles de Guadeloupe (52,5 %) conserve une naturalité élevée : forêts préservées du centre de la Basse-Terre, mangroves et forêts marécageuses du Grand Cul-de-Sac Marin, prairies altimontaines de la Soufrière, fourrés littoraux.
Le constat des rédacteurs est limpide : la moitié du territoire conserve une forte naturalité (forêts, milieux humides, milieux ouverts naturels), tandis que l’autre moitié, agricole et artificielle, porte la marque de l’activité humaine.
18 ans de bascule : l’agricole cède, l’urbain progresse
L’évolution entre 2004 et 2022 dessine une dynamique nette. Les surfaces artificialisées sont celles qui ont le plus progressé, avec une hausse de 21,5 % liée au développement urbain, soit un gain de 3 645 hectares, ou une moyenne de 203 hectares par an.
À l’inverse, les surfaces agricoles régressent de manière constante, avec une perte nette de 5 637 hectares (moins 11,4 %), au rythme moyen de 313 hectares perdus chaque année. Ce sont les seuls milieux à subir une perte nette sur l’ensemble de la période. Les facteurs avancés sont structurels : baisse du nombre d’exploitants, absence de repreneurs lors des départs en retraite, pression et coût du foncier agricole, difficultés de rentabilité. Le document note toutefois un ralentissement apparent de cette régression depuis 2017.
Les autres milieux évoluent plus discrètement. Les milieux forestiers non inondables, pourtant les plus étendus, ne présentent pas d’évolution marquée. Les milieux humides restent globalement stables, passant de 6 936 hectares en 2004 à 7 274 hectares en 2022, soit un gain de 338 hectares (plus 5 %). Les milieux ouverts, eux, progressent de manière remarquable, avec un gain de 1 909 hectares (plus 12 %), provenant principalement d’anciennes terres agricoles abandonnées.
Le jeu des transferts : qui gagne le terrain perdu ?
L’analyse des transitions entre milieux éclaire ces mouvements. Les espaces dits « natures mixtes », qui regroupent milieux humides, ouverts et forestiers non inondables, ont gagné 1 993 hectares sur la période. Ce gain net provient essentiellement des milieux agricoles, qui leur concèdent 6 016 hectares. Une part significative des terres agricoles se transforme ainsi en espaces ouverts semi-naturels à la suite de l’abandon des exploitations.
Ces mêmes natures mixtes subissent néanmoins une pression de l’urbanisation de 1 903 hectares. La contribution des espaces agricoles à l’urbanisation est tout aussi considérable, avec plus de 2 262 hectares transférés vers les milieux artificiels. Autrement dit, la terre agricole alimente à la fois la renaturation par abandon et le bétonnage par expansion urbaine.
Un paradoxe mérite d’être souligné : alors même que la démographie guadeloupéenne baisse de 0,5 % par an depuis 2011 selon l’INSEE, l’urbanisation poursuit sa progression. Les rédacteurs l’expliquent par les problèmes d’indivision, les changements de mode de vie et la réduction du nombre moyen de personnes par foyer, autant de facteurs qui poussent les villes à s’étendre.
Un enjeu nommé sobriété foncière
Cet indicateur s’inscrit dans un cadre réglementaire précis. Depuis l’adoption en 2021 de la loi Climat et résilience, la France vise le « zéro artificialisation nette » à l’horizon 2050, avec une étape intermédiaire de réduction de la consommation d’espaces naturels d’ici 2031.
Le document rappelle pourquoi la préservation des espaces naturels, et particulièrement des forêts inondables ou non, est essentielle. Ces milieux correspondent aux habitats d’origine, constituent des réservoirs de biodiversité, stockent une partie du carbone atmosphérique et assurent de nombreux services écosystémiques comme la pollinisation et la protection contre l’érosion des côtes. Face à l’imperméabilisation des sols, à la fragmentation des espaces et aux nuisances associées, la maîtrise de l’étalement urbain est présentée comme un enjeu d’envergure pour le territoire.
Parmi les leviers d’action recensés figurent un arsenal d’outils de planification et de réglementation (plan local d’urbanisme, loi littoral, schéma de cohérence territoriale, trame verte et bleue, aires protégées), mais aussi des orientations concrètes :
- limiter l’artificialisation
- densifier l’existant en « refaisant la ville sur la ville »
- renaturer les milieux
- remobiliser les terres agricoles laissées à l’abandon.
Une lecture à mettre en perspective
Comme tout travail cartographique, l’indicateur connaît ses limites, assumées par ses auteurs. Les données KaruCover ne remontent pas au-delà de 2004, ce qui borne l’analyse. Diverses forêts (altimontaines, ombrophiles, mésophiles, xérophiles) sont regroupées sous une appellation commune. Surtout, faute de données suffisantes sur les espèces exotiques envahissantes et les inventaires faune-flore, la naturalité est évaluée par le seul prisme de l’occupation du sol et donc de l’impact humain.
Ces réserves n’enlèvent rien à la valeur du tableau d’ensemble. En 18 ans, la Guadeloupe a vu sa terre agricole reculer fortement, sa ville s’étendre, et ses forêts tenir bon. Trois mouvements qui posent, en creux, la question de l’usage que ce territoire insulaire et fini souhaite faire de son espace.



