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Santé mentale des jeunes en Guadeloupe : derrière le sourire affiché, une fragilité bien réelle

Le Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH) de Santé publique France a publié, dans son numéro du 9 juin 2026, une étude inédite sur la santé mentale des collégiens et lycéens de Guadeloupe.
Signée par une équipe de l’Observatoire régional de la santé de Guadeloupe (Orsag), de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) et de l’Agence de santé de Guadeloupe, elle s’appuie sur l’enquête Enclass, menée pour la première fois sur le territoire en 2023 auprès de 2 084 élèves.
Ses résultats dessinent un paradoxe troublant : des jeunes qui se disent globalement en bonne santé, mais dont le bien-être mental, lui, inquiète, particulièrement chez les filles.
Une enquête de référence, déployée pour la première fois en Guadeloupe
Enclass n’est pas une enquête de circonstance. Née en 2018 de la fusion de deux dispositifs internationaux menés en milieu scolaire, HBSC et ESPAD, elle suit tous les deux ans en France hexagonale l’évolution du bien-être et des comportements de santé des adolescents. Dans les régions d’outre-mer, elle est renouvelée tous les quatre à six ans, et c’est en 2023 qu’elle a été conduite pour la première fois en Guadeloupe.
Le protocole est solide. Du 13 mars au 16 juin 2023, des élèves de la 6e à la terminale ont rempli un questionnaire anonyme en ligne, durant une heure de cours. Au total, 59 établissements ont été tirés au sort, soit 146 classes, avec un taux de participation des élèves de 76 % et des établissements de 86 %.
Après nettoyage de la base, l’analyse a porté sur 1 980 élèves, dont 929 collégiens et 1 051 lycéens. Pour mesurer la santé mentale, les chercheurs ont mobilisé des outils validés, dont l’échelle de Cantril pour la satisfaction de vie, l’indice WHO-5 de l’OMS pour le bien-être mental, et l’échelle ADRS pour le risque de dépression.
Le paradoxe d’une bonne santé déclarée
Premier constat, plutôt rassurant en apparence : la majorité des jeunes se perçoivent en bonne forme. En 2023, 81 % des collégiens et 74 % des lycéens se déclaraient en excellente ou bonne santé. De même, selon l’échelle de Cantril, 80 % des collégiens et 70 % des lycéens percevaient leur vie de manière positive.
Toutefois, ce tableau optimiste se fissure dès que l’on creuse la dimension proprement mentale. Selon l’indice WHO-5, seuls 56 % des collégiens et 48 % des lycéens présentaient un bon niveau de bien-être mental. Autrement dit, près d’un collégien sur deux et plus d’un lycéen sur deux affichaient un niveau de bien-être insuffisant. Cette part décroît d’ailleurs à mesure que l’on avance dans la scolarité, signe que le malaise s’installe avec l’âge.
Solitude, plaintes et symptômes dépressifs
Les indicateurs de fragilité psychologique confirment cette inquiétude. Au cours des douze mois précédant l’enquête, 26 % des collégiens et 31 % des lycéens déclaraient avoir éprouvé un sentiment de solitude la plupart du temps ou en permanence.
Les plaintes du quotidien sont fréquentes. Irritabilité, nervosité et difficultés d’endormissement reviennent régulièrement, et 59 % des collégiens et 62 % des lycéens rapportaient des plaintes psychologiques ou somatiques récurrentes, soit au moins deux plaintes plus d’une fois par semaine sur les six mois précédents. Côté dépression, les symptômes comme le manque d’énergie ou le découragement sont largement cités. Au final, selon l’échelle ADRS, 17 % des élèves de 4e et 3e et 16 % des lycéens présentaient un risque important de dépression.
Le chiffre qui alerte : un lycéen sur 4 traversé par des pensées suicidaires
C’est sans doute la donnée la plus grave de l’étude. Interrogés sur le suicide, 25 % des lycéens, soit un sur quatre, ont déclaré avoir eu des pensées suicidaires au cours des douze mois précédant l’enquête. Plus alarmant encore, 17 % des lycéens rapportaient avoir déjà fait une tentative de suicide au cours de leur vie, dont 2 % ayant donné lieu à une hospitalisation.
Ces chiffres prennent un relief particulier au regard du constat de l’OMS, rappelé par les auteurs, selon lequel le suicide est la troisième cause de mortalité chez les jeunes de 15 à 29 ans.
Une vulnérabilité féminine marquée
Le clivage le plus net de l’étude est celui du genre. Sur la quasi-totalité des indicateurs, les filles apparaissent significativement plus fragiles que les garçons.
Quelques exemples au lycée parlent d’eux-mêmes. Le bon niveau de bien-être mental concernait 61 % des garçons mais seulement 35 % des filles. Le risque important de dépression touchait 9 % des garçons contre 23 % des filles. Et sur le terrain des comportements suicidaires, l’écart est saisissant : 35 % des lycéennes déclaraient des pensées suicidaires contre 14 % des garçons, et 26 % des lycéennes rapportaient une tentative de suicide contre 7 % des garçons. Cet écart entre les sexes, déjà présent au collège, s’accentue durant les années de lycée.
Les auteurs avancent des pistes d’explication, sans verser dans la généralisation hâtive. Les adolescentes déclarent un usage plus fréquent et intensif des réseaux sociaux, ce qui les expose davantage aux comparaisons sociales et aux pressions liées à l’apparence. Elles rapportent aussi plus souvent des expériences de traumatismes précoces, notamment des violences sexuelles ou intrafamiliales, connues pour accroître le risque de troubles anxio-dépressifs. Les données de l’Orsag indiquaient par ailleurs que les filles seraient 4 fois plus souvent concernées que les garçons par les tentatives de suicide.
Une situation moins favorable que dans l’Hexagone
L’étude inscrit ces résultats dans une perspective comparative, et la comparaison n’est pas flatteuse pour le territoire. Si la dégradation de la santé mentale adolescente est observée comme en France hexagonale, le phénomène y apparaît plus accentué en Guadeloupe.
Les écarts sont documentés. Au collège, 81 % des élèves guadeloupéens se déclaraient en excellente ou bonne santé contre 86 % dans l’Hexagone, et au lycée 74 % contre 84 %. À l’inverse, les jeunes Guadeloupéens étaient plus nombreux à rapporter un mal-être, avec 59 % de collégiens évoquant des plaintes récurrentes contre 51 % dans l’Hexagone.
Sur la dépression et les comportements suicidaires, en revanche, les résultats entre les deux territoires sont relativement similaires. Les auteurs replacent ce constat dans un contexte ultramarin marqué par des inégalités sociales et territoriales susceptibles d’amplifier les fragilités psychiques.
Des leviers pour agir
Loin de s’arrêter au diagnostic, l’étude trace des pistes d’action. Désignée Grande Cause nationale en France pour 2025, la santé mentale fait l’objet de quatre objectifs prioritaires : déstigmatiser, développer la prévention et le repérage précoce, améliorer l’accès aux soins, et accompagner les personnes concernées.
Les auteurs insistent particulièrement sur le développement des compétences psychosociales, présenté comme un levier essentiel pour promouvoir la santé mentale et prévenir les conduites à risque. Ils soulignent le rôle central de l’école, à la fois lieu d’apprentissage et environnement crucial pour le repérage des fragilités, et plaident pour des cadres de vie bienveillants au sein des familles, des établissements et de la société. La nécessité de débuter la prévention dès le plus jeune âge et de dédramatiser un sujet encore tabou revient comme un fil conducteur.
Les limites assumées de l’étude
Rigueur oblige, les auteurs reconnaissent plusieurs limites. Les données étant déclaratives, un biais de désirabilité sociale est possible : face à des questions sur la santé mentale, certains élèves peuvent préférer se taire ou ajuster leurs réponses. L’enquête exclut par ailleurs les jeunes non scolarisés et non francophones, ainsi que les élèves en centre de formation des apprentis. Les résultats ne valent donc que pour les élèves du système scolaire classique et ne peuvent être généralisés à l’ensemble des adolescents du même âge.
Ces réserves n’enlèvent rien à la portée du travail. Pour la première fois, la Guadeloupe dispose d’un état des lieux chiffré et comparable de la santé mentale de sa jeunesse scolarisée. Derrière les sourires de façade et les déclarations de bonne santé, l’étude met au jour une souffrance silencieuse, genrée, et plus prononcée qu’ailleurs. Une base solide, désormais, pour penser la prévention des adultes de demain.



