L’intelligence artificielle, nouveau pilier des infrastructures latino-américaines et caribéennes

En septembre 2024, la Banque interaméricaine de développement (BID) a publié L’IA dans les infrastructures : défis et opportunités dans le contexte de l’Amérique latine et des Caraïbes, une monographie signée par Guillermo Cruz, Alexander Riobó, María Angélica Pfeifer et Diana Duarte.

Fondé sur 17 entretiens avec des équipes techniques de la BID, des clients et des acteurs externes, ainsi que sur l’examen des cadres réglementaires régionaux, le document dresse un état des lieux concret de l’adoption de l’intelligence artificielle dans les secteurs de l’énergie, des transports, de l’eau, de l’assainissement et des déchets solides.

Au-delà du discours technologique, il offre une lecture précieuse pour comprendre comment la région tente de moderniser des services essentiels à la croissance et au fonctionnement des sociétés.

Des infrastructures qui pèsent lourd dans l’économie

Le rapport rappelle d’abord pourquoi ces secteurs sont stratégiques. S’appuyant sur les travaux de Moszoro (2021), portant sur 41 pays étudiés sur une période de 19 ans, il établit que chaque million de dollars d’investissement public dans les infrastructures génère de 3 à 6 emplois dans les économies avancées, de 10 à 17 emplois dans les économies émergentes et de 16 à 30 emplois dans les économies à faible revenu. À l’échelle mondiale, une augmentation de 1 % du PIB consacré à ces investissements publics pourrait créer plus de 7 millions d’emplois.

L’adoption numérique progresse déjà. Une enquête de la BID menée auprès de 275 représentants des secteurs des transports et de l’énergie en Amérique latine et aux Caraïbes (ALC) révèle que 71 % des entreprises du secteur énergétique utilisent l’informatique en nuage, et que plus de 50 % des entreprises de l’énergie comme des transports ont adopté des outils d’analyse de données et des solutions de big data.

Des résultats chiffrés sur le terrain

C’est dans les études de cas que le document devient le plus parlant, avec des outils développés par la BID et déployés à travers la région.

Pavimenta2, solution open source d’analyse de l’état des routes, illustre bien ces gains. Le rapport rappelle qu’analyser 10 000 kilomètres de routes par méthode manuelle peut dépasser 3 millions de dollars sur un an et demi. Déployé dans 11 pays d’ALC (le Brésil, le Costa Rica, le Salvador, le Guatemala, le Honduras, le Nicaragua, le Panama, le Pérou, le Suriname, Trinidad-and-Tobago et l’Uruguay), l’outil a permis d’analyser 50 000 kilomètres de routes avec des niveaux de précision supérieurs à 85 %. Son adoption a divisé par 53 les coûts et par 39 le temps d’analyse par rapport à la méthode manuelle.

ViaSegura, développé conjointement par la BID et le Programme international d’évaluation des routes (iRAP), automatise la notation de sécurité routière à partir de modèles entraînés sur plus de 60 000 images de routes brésiliennes. Déployé au Brésil, en Équateur, au Guatemala et au Pérou, il a traité plus de 61 000 kilomètres et réduit le temps d’inspection de 78 à 2 semaines pour 10 000 kilomètres de routes, avec une précision dépassant 85 %.

Dans le secteur électrique, Energizados s’attaque aux pertes, qui représentent environ 15 % de l’approvisionnement total en électricité dans la région. Mis en œuvre au Brésil, au Guatemala et au Costa Rica, l’outil a fait passer le ratio coûts-avantages par audit de 1,7 à 2,9 et multiplié par 1,65 la détection des fraudes. Dans le cas de la compagnie de l’État du Rio Grande do Sul au Brésil, le taux d’identification des fraudes est passé d’une fourchette de 17-23 % à 28 %.

Côté eau, Aquadata, mis en œuvre en 2023 par l’entreprise publique métropolitaine de Quito (EPMAPS) en Équateur, s’attaque aux pertes non techniques pouvant représenter jusqu’à 40 % de la ressource. En s’appuyant sur les données 2010-2022 d’un million de clients, l’outil a permis de détecter des anomalies avec un niveau de confiance supérieur à 90 %, faisant grimper le taux d’assertivité des inspecteurs de 13 % à 34 % et identifiant des pannes dans plus de 18 % des compteurs.

Le poids environnemental et l’enjeu des données

Le rapport souligne aussi la dimension climatique. Selon la BID, à l’échelle mondiale, 25 % des émissions annuelles de gaz à effet de serre proviennent du secteur des transports, ce qui en fait le deuxième contributeur après la production d’électricité et le chauffage. Plusieurs solutions documentées, comme un système britannique de gestion énergétique des bâtiments, ont permis des économies d’énergie d’environ 10 % et une réduction des émissions de carbone d’environ 40 %.

L’informatique en nuage apparaît comme un levier, y compris écologique : le document cite des estimations selon lesquelles le Cloud peut être de 22 à 93 % plus économe en énergie que les solutions sur site, Google Cloud affirmant couvrir 100 % de sa demande annuelle d’électricité par des sources renouvelables et Microsoft Azure se déclarant neutre en carbone depuis 2012.

Un cadre réglementaire encore inégal

L’annexe du rapport, qui compare les cadres réglementaires de 11 pays (Argentine, Brésil, Chili, Colombie, Costa Rica, Équateur, Mexique, Panama, Pérou, République dominicaine et Uruguay) apporte un éclairage essentiel pour comprendre les conditions d’adoption de ces technologies. Tous disposent d’un régime de protection des données, le Chili et l’Argentine ayant été pionniers en 1999 et 2000, l’Équateur fermant la marche en 2021. Tous exigent le consentement de la personne concernée, mais seuls six pays imposent une évaluation d’impact sur la vie privée.

En matière d’encadrement spécifique de l’IA, la région privilégie pour l’instant une approche souple : la plupart des avancées portent sur la protection des données et la vie privée, et plusieurs gouvernements ont opté pour des lignes directrices et des principes éthiques plutôt que pour des réglementations contraignantes. Des stratégies nationales d’IA ont toutefois été élevées au rang de normes au Brésil, au Chili et au Pérou.

Une méthode plus qu’une technologie

Le message de fond de la BID est clair : la réussite tient moins à la sophistication de l’outil qu’à la méthode.

Le rapport plaide pour une approche de développement agile en trois étapes — identification de l’opportunité, prototypage, mise en œuvre et mise à l’échelle — et insiste sur un principe répété tout au long du document : il faut comprendre le problème avant de choisir la technologie, et non l’inverse. L’éthique, la protection de la vie privée et la cybersécurité doivent être intégrées dès la conception, d’autant que les infrastructures critiques, fortement interdépendantes, sont vulnérables aux cyberattaques susceptibles de déclencher des crises systémiques.

Pour les pays de la Grande Caraïbe et d’Amérique latine, le document conclut sur une « occasion unique » de faire progresser l’adoption de l’IA comme moteur de transformation numérique, à condition que les décideurs en comprennent pleinement le potentiel et les implications, et qu’ils renforcent les capacités humaines et les écosystèmes d’innovation régionaux.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.