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Interview MAXI format : dans la tête de Misié Sadik, artiste authentique


Misié Sadik. Des années que j’attends la parfaite occasion pour lui demander une interview-fleuve. Et finalement, ce fut fin novembre 2020. J’avais promis à mes trois jeunes stagiaires – Axelle Constantin, Tatiana Virassamy et Melvin Manlius – de leur faire rencontrer des professionnels intéressants qu’ils pourraient interroger sur leur métier. Et bien sûr, Misié Sadik était sur ma liste, pour son talent, son parcours, ses engagements.

Rendez-vous pris à Iresa, espace de coworking à Jarry. Nous n’en menons pas large. Ni mes trois jeunes qui ont préparé leur série de questions et ne peuvent cacher leur enthousiasme mêlé d’appréhension. Ni moi-même qui me répète que je suis avant tout là pour encadrer l’échange et leur laisser toute la place.

Le voilà ! Misié Sadik, sourire aux lèvres. L’interview peut commencer. Elle durera plus d’une heure, car l’artiste n’a été ni avare de son temps, ni de cette générosité doublée de sincérité essentielle pour qu’un entretien soit vraiment intéressant. A noter que je précise la personne ayant posé la question, car je trouve normal de créditer les intervieweurs.

Allez, trêve d’introduction, rentrons dans le vif du sujet.

Tatiana : Qui est Misié Sadik ? Peux-tu te présenter en quelques mots ?

« Je suis un jeune Guadeloupéen, originaire de la ville de Sainte-Anne. Impliqué. Engagé. Un artiste caribéen, je dirai simplement, pour ne pas faire trop long. »

Melvin : Quel a été ton parcours ?

« Je dis parfois que j’ai un parcours classique, alors que ce n’est pas forcément vrai. »

« Mon premier rapport à la musique est familial. Mon père est un batteur. Comme il s’appelle Edmard, on m’a longtemps appelé ti Edma. Il a été très impliqué dans la vie culturelle et associative à Sainte-Anne, pour le carnaval notamment. Il mettait sa batterie à disposition, laissait jouer les gens. De plus, à Sainte-Anne, les quartiers étaient organisés en cours. Mes parents habitaient dans l’une d’entre elles. Il y avait beaucoup de vie. J’ai été bercé par cette ambiance où résonnaient souvent le gwoka, la batterie, etc. Cela a été mon premier rapport à la musique.

L’écriture est arrivée par la suite, au lycée. Mes copains et moi avons commencé à nous passionner d’écriture, de rap, de freestyle, etc. Cependant, nous ne faisions pas cela pour le crier sur tous les toits. Nous cachions presque que nous écrivions parce qu’il n’y avait rien encore d’honorable dans cela.

Nous faisions également un peu danse, de hip hop… Le hip hop était très populaire, avec des groupes connus en France. Nos premières influences, c’étaient Booba, Sinik , IAM, Busta Flex… Les rappeurs de l’époque. Je trouvais remarquable que des jeunes issus de la banlieue puissent avoir une vision aussi précise de la vie, de la société. Il y avait beaucoup de messages dans leur musique. Même si c’était très urbain, ils nous aidaient à comprendre, nous, jeunes lycéens, le fonctionnement de la société, certes, à travers le prisme de leur vie, mais cela nous éveillait quand même.

Ce qui m’a aussi frappé, c’était leur technique. Nous apprenions à l’école les figures de style, les métaphores, les rimes. Quand nous écoutions ce type de chanson, nous les retrouvions dans les paroles et nous nous rendions bien compte qu’il y avait là du talent, de la performance. Cela m’a tout de suite plu. Je voulais faire des rimes, des figures de style, des métaphores comme les rappeurs. Ensuite, nous avons été submergés par une vague de dancehall, avec Cappleton, Sizzla… Petit à petit, il a fallu créer un nouveau style et adapter l’écriture sur des supports un peu plus dancehall. »

« C’est comme cela que je me suis créé cette identité musicale où on ressent le gwoka qui m’a bercé, l’écriture développée avec le rap, le flow qui vient un peu plus du dancehall. »

Mylène : A quel âge as-tu commencé à écrire des paroles ? Et sur quels thèmes ?

« J’ai écrit mes premiers textes à l’âge de 15, 16 ans. Au début, beaucoup sur les filles. Nous apprenions à écrire, nous étions donc plus dans un mimétisme de ce que faisaient les plus grands. Ce n’était rien de très valeureux… C’est en nous construisant en tant qu’individus que les textes mûrissent.

Cependant, malgré tout, très tôt, j’ai commencé à parler de la société, du système – Babylone, à l’époque. Nous attaquions beaucoup les politiques. Cela nous permettait déjà, en tant qu’adolescents, de nous questionner sur la société. »

« Pour écrire des textes, il faut réfléchir avant. Tu dois te demander ce que sont les problématiques, ou tu te bases sur ce que tu as entendu et que tu approfondis. Cela a beaucoup contribué à mon développement, mon apprentissage, mon évolution en tant qu’homme. »

 

Question de voix

Mylène : D’où te vient cette voix ? Question sans doute bête, mais que je dois poser…

« Je n’ai pas cherché à prendre des cours de chant. Je me suis intéressé à ce qu’était une voix, j’ai posé des questions, j’ai observé lors de répétitions, de concerts… Il y a des périodes où je me retrouve à devoir beaucoup chanter. Or, plus on chante, plus on comprend l’organe, l’instrument, plus on a la maîtrise. »

« Il y a quelque chose qui est physique et que l’on ne choisit pas. On l’a ou on ne l’a pas. Ou plutôt, tout le monde a une voix, mais il s’agit de la mettre en valeur, de l’accepter ou la dominer. On ne prend pas une voix. On en a une et on l’utilise. »

Mylène : Lors de tes concerts, ta voix ne semble pas faiblir, ce qui est impressionnant. T’entraînes-tu pour parvenir à cela ?

« Lors de mon premier concert à La Scène Bastille à Paris en avril 2010, je n’avais plus de voix au cinquième morceau. Par la suite, cela m’est encore arrivé. Je me suis questionné, en me disant : ‘ce n’est pas possible. Les gens payent. Je ne peux pas ne plus avoir de voix avant la fin du concert’. C’est d’abord une prise conscience, puis du travail. Je ne me suis pas fait accompagner, je me suis appuyé sur mon expérience.

Il y a toujours beaucoup d’excitation avant les concerts. En répétition, tu te sens déjà en concert. Tu commences à répéter une semaine avant la date et tu chantes quasi tous les jours pendant des heures d’affilée. Alors, il est facile de perdre ta voix, d’arriver diminué le jour J. Je fais donc plus attention, je préserve ma voix les jours précédant un concert. Même pendant, j’y pense. J’essaye de gérer, de ne pas me laisser envahir par l’adrénaline, l’émotion, par le fait de vouloir crier. Ce sont des erreurs que l’on fait lorsque l’on débute et même parfois sans même s’en rendre compte tout au long de sa carrière.

Cette perte de voix, des amis me l’ont fait remarquer, je m’en suis aussi moi-même rendu compte. Comme j’aime bien faire les choses correctement, j’ai appris à gérer cela année après année. Toutefois, il est vrai que ce n’est pas évident… Il faut être à l’écoute de son corps. »

Photo Guillaume Aricique

Ce besoin de contrôle maximum…

Melvin : Lors d’un grand événement, ressens-tu toujours du stress, comment gères-tu l’avant ?

« A partir du moment où tu n’as plus de stress, il faut arrêter. Il ne faut pas que cela devienne comme si on allait juste au restaurant. »

« Il y a quelque chose de magique dans le fait de donner un concert, de réunir des milliers de personnes qui paient et se déplacent. Ce n’est pas seulement de la musique. C’est plus grand que cela. »

« Dans ma perception de la musique et dans les concerts que je souhaite proposer aux gens, il y a quelque chose qui dépasse le moment de détente. Alors, oui, il y a une sorte de stress, d’adrénaline.

Comme je suis quelqu’un d’assez perfectionniste, j’ai besoin que tout se passe bien, comme je l’ai imaginé. Je m’implique donc beaucoup dans mes concerts – décor, lumière, danse, etc. même si des gens m’accompagnent. C’est peut-être un défaut, mais j’ai besoin de contrôler plusieurs fois, parce que l’expérience a montré que c’est parfois nécessaire. J’ai eu des expériences malheureuses qui ont fait que…

Avant de monter sur scène, je ne ressens plus de stress. Je suis déterminé comme un guerrier qui va au combat. »

« Quand tu vois que la salle est pleine, tu vas au combat, même s’il est – entre guillemets – gagné d’avance. Néanmoins, il faut quand même livrer bataille, donc tu y vas en conquérant. »

« La pression qui monte nourrit l’artiste. Les gens viennent chercher quelque chose… Si tu n’as pas de pression, il manquera quelque chose sur scène.

Le rapport que j’ai avec le public est vraiment très fort. Les retours que les gens me font généralement, par rapport aux messages qui sont délivrés, me montrent que certains vivent les concerts quasi comme une thérapie. C’est un moment qui fait du bien aux âmes et je ne peux pas prendre cela à la légère. Je me dois d’être performant et de vivre les chansons.

Je me suis rendu compte que j’avais un répertoire assez particulier et même pour moi, c’est énergivore. Quand je chante ‘Alzheimer’, il faut se replonger dans la maladie de mamie. Quand je chante ‘Ou pé ké tout sèl’, il faut revivre les départs, l’éloignement par rapport à mon fils. Quand je chante ‘Pa lagé’, il faut voir les gens pleurer devant soi. Il y a pas mal de morceaux qui ont beaucoup d’énergie et même moi je suis en pleine thérapie quand je donne ce type de concert. C’est vraiment un échange. »

La musique, « un levier que l’on a besoin d’actionner »

Melvin : Lorsque tu écris, est-ce que tu t’imposes des thèmes ou cela vient naturellement ?

« Oui, je choisis des thèmes sur lesquels je vais écrire. Parfois, je me laisse emporter par une mélodie. Dans tous les cas, j’essaye de ne pas être tout le temps sur le même thème, de ne pas suivre le format radiophonique, c’est-à-dire le morceau de 2 minutes 54 où il faut parler à une jolie fille… Je sais le faire, je le fais aussi, mais je ne veux pas que sur la balance il y ait que cela et que je sois catégorisé là-dedans. J’y fais très attention.  De toute façon, j’ai besoin d’aborder d’autres sujets, car d’autres choses se passent ici.

La musique est un divertissement, je fais partie de ceux qui savent divertir, mais la musique est aussi une arme, un levier que l’on a besoin d’actionner, car nous vivons dans une société qui est malade, encore plus celle antillo-guyanaise. Les gens ont besoin de voix qui portent et d’entendre certains messages. Même quand je parle d’une femme, il y a plusieurs façons de le faire, d’évoquer l’amour. Le morceau. ‘Ou pé ké tout sèl’, c’est une façon de dire je t’aime. Pour ‘Eskizé mwen’, j’ai reçu beaucoup de messages disant qu’il avait permis à certains de draguer en créole et qu’ils ne pensaient pas pouvoir le faire. »

 

« Mes chansons sont à 99,9% en créole. C’est un choix, afin de permettre à notre langue de franchir des frontières, de se renforcer et que notre rapport au créole puisse continuer à changer et à grandir. »

Mylène : Tu parviens à séduire un large public. Quelle est ta recette miracle ?

« Les gens sont étonnés à cause du nom Sadik… J’ai chanté pour la première fois sur scène pour la fête de Saint-François en 1999, avec mes copains de l’époque. J’étais en première année de lycée. Quand je suis descendu de scène, j’ai croisé ma cousine et je lui ai demandé : ‘est-ce que tatie est là ?’, parce que j’avais un peu honte de moi, de ce que je venais de chanter. Il y avait l’anniversaire de ma petite cousine le même soir et les membres de la famille me demandaient tous si j’avais bien chanté, ce que j’avais chanté… (rires) Il y a eu une fracture à ce moment-là. J’ai arrêté l’écriture, la musique, pendant un petit moment. Je me suis dit : cela me fait perdre du temps, regarde ce que je chante, ce n’est pas sérieux. »

« Je me suis dit que je devrais pouvoir faire écouter à tout le monde ce que je chante, à ma famille d’abord : mes parents, mes frères, ma petite cousine, etc. Petit à petit, ce format s’est dessiné dans ma tête. »

« A l’époque, c’était très nul – entre guillemets – de faire de la musique sans être trash, vulgaire, violent. Je livrais un vrai combat contre moi-même, parce que ce n’était pas ce que faisaient les copains. Je pensais que ce serait un combat que je livrerais pendant un petit moment, mais je continue à le mener à l’heure actuelle. Quand on voit ce que produit la masse des artistes aujourd’hui, le public qui est en demande de messages violents, de vulgarité, de sexualité, tout cela fait partie d’une recette qui s’est créée d’elle-même… J’apporte toute autre chose.

La chanson ‘Alzheimer’ a contribué à ce que beaucoup de personnes prêtent attention à mon répertoire. Même des personnes d’âge mur m’expliquent qu’ils écoutent mes morceaux, parce qu’ils comprennent ce que je dis et qu’ils sont interpellés. Je pense que la façon d’interpréter les messages, le rythme qui est un peu plus lent, facilitent l’écoute. »

Mylène : Comment gères-tu cet intérêt énorme, cet amour du public, les démonstrations d’affection ? Te caches-tu ?  

« Je ne me cache pas. Je suis assez crabe, dans mon trou, mais je ne m’empêche pas de vivre. On peut me croiser n’importe où, en vérité. Je suis quelqu’un d’assez facile avec les gens, heureusement. »

« Je sais que certains collègues ont du mal avec ça. Des fois, je passe et j’entends les gens dire : on dirait que c’est… Mais je suis déjà loin, les gens n’ont pas le temps de réagir. (Rires)

Le fait d’être entré dans les familles avec mes chansons, les gens ont le sentiment que je leur appartiens, que je suis un membre de leur famille. Les gens m’arrêtent et veulent juste discuter, donc je discute, parce que j’aime ça aussi, heureusement, car sinon, cela aurait été difficile.

Par contre, c’est compliqué pour les gens qui marchent avec moi. J’ai des copains qui me disent que c’est la dernière fois qu’ils m’accompagnent ! (Rires) »

 

« Soit on est artiste, soit on ne l’est pas. »

Axelle : quelle est la meilleure manière de promouvoir les artistes guadeloupéens ? Les réseaux sociaux ? La presse ?

« En achetant leurs disques, leur production. On a l’impression parfois qu’être un artiste guadeloupéen est une étape et que pour être un vrai artiste, il faut être un artiste français. On parle des labels qui viennent chercher des artistes… Soit on est artiste, soit on ne l’est pas. »

« Je me considère comme un artiste guadeloupéen, au même titre qu’un artiste jamaïcain, un artiste grenadien ou un artiste français. Je ne me considère pas comme étant moins parce que je chante en créole. Il faut que le public ait lui aussi la même conception. Je peux faire des chansons en français, des labels m’ont approché, mais je n’ai pas envie de vendre mon âme – entre guillemets, c’est-à-dire de faire du doudouisme, d’être un artiste exotique, etc.

J’ai besoin d’être au cœur du pays, de parler de ses réalités. Cependant, pour cela, il faut que le public lui-même prenne conscience de la valeur de leurs artistes. C’est grave que des gens me disent qu’il faut que je passe à un autre stade, que je signe en France. Je leur réponds : est-ce que vous vous rendez compte de ce que vous êtes en train de me dire ? »

« L’autre stade, c’est quoi ? Je sors mon nouvel album. Au lieu de le télécharger illégalement, le mieux est de l’acheter afin que nous ayons un album créolophone qui enregistre de bons résultats. » 

Je ne peux pas me plaindre, car je fais partie de ceux qui font toujours des albums et ceux-ci se vendent très bien. J’ai sorti trois albums qui ont tous été récompensés, mais je crois que les ventes auraient encore été meilleures si on changeait cette vision.

Il y a encore beaucoup d’évolutions en cours en termes d’identité, de relation au créole, etc. Ceux qui sortiront prochainement des albums bénéficieront de cette vague, c’est bien, mais il faut que cela continue.

Quand je regarde les clips produits dans la Caraïbe, nous faisons partie des artistes qui sortent les plus beaux clips. Nous avons de beaux studios comme celui de Debs qui est l’un des plus importants de la Caraïbe. Nous avons une réelle qualité d’enregistrement. Il nous revient à nous de valoriser nos artistes, nos talents. Les autres communautés le font, en n’attendent pas qu’ils soient reconnus ailleurs avant. »

Melvin : je suis également artiste depuis pas très longtemps. Aurais-tu des conseils pour ceux qui veulent se lancer dans la musique ? 

« J’ai reçu, je reçois encore des messages de jeunes artistes qui me disent : ‘je fais de la musique, je veux être connu’. Il faut fixer ton objectif. Pourquoi fais-tu de la musique ? C’est la première question qu’il faut te poser. Moi, j’ai fait de la musique parce que j’ai toujours aimé cela. Cela allait avec une façon de vivre. J’ai toujours apprécié l’écriture. Ensuite, je me suis construit. Le personal branding (ndlr : travailler sa marque personnelle) est venu par la suite. Il faut que tu saches la direction que tu souhaites prendre. Et bien sûr, il y a les moyens pour enregistrer… Mais tout est tellement plus facile aujourd’hui. A l’époque, j’avais installé mon studio dans ma chambre. »

« Mon premier album, je l’ai auto-produit. J’ai enregistré et mixé mes chansons moi-même. J’ai été accompagné pour fabriquer les CD, mais sinon j’ai presque tout fait tout seul. »

« Quand des jeunes me disent qu’il n’y a personne pour les aider… Personne ne va t’aider ! Il faut savoir ce que l’on veut et faire les choses par soi-même. Quand tu procèdes ainsi, les solutions arrivent d’elles-mêmes. Ensuite, tu peux fièrement dire que tu as tout fait seul, que tu connais la valeur du travail, d’une heure de studio. Tu respectes mieux ton travail.

Cela m’arrive de mettre des jeunes en relation avec des producteurs, des propriétaires de studio, des compositeurs… Cela ne me coûte rien. »

« Pourquoi je fais de la musique ? »

Axelle : quelle est ta plus grande fierté ?

« Je ne sais pas si j’en ai une… Quand je regarde le chemin parcouru, lorsque je fais le bilan de ce que j’ai pu accomplir au niveau musical, j’ai le sentiment d’avoir été utile et d’avoir fait quelque chose de positif. »

« Si je devais disparaître aujourd’hui, je me dirais que j’ai laissé une trace positive, en termes d’image, d’inspiration et de voix. Je suis très content de mon parcours. »

Tatiana : Tu as obtenu trois prix aux Hit Lokal Awards en 2019, lors de la même soirée. Qu’as-tu ressenti à ce moment-là ? 

« C’est beaucoup de plaisir car cela récompense tout le travail effectué. J’ai eu le prix du meilleur album avec An Silans, ceux du meilleur artiste zouk de l’année avec ‘O Swè la’ et Hip Hop avec ‘Popilè’. Globalement, c’est l’album qui a été récompensé et cela me donne raison de ne pas juste prendre des morceaux pour les mettre les uns à la suite des autres.

J’ai besoin qu’il y ait une cohérence dans l’album, un univers, une transversalité. Parfois, je parle d’un morceau dans un autre, afin de vraiment les « lyanner » ensemble et que le travail réalisé soit bien perçu. J’ai donc ressenti beaucoup de fierté ce soir-là et je me suis dit que je n’allais pas changer ce qui fait de moi ce que je suis. Tout cela me donne la force de dire non à certaines propositions, quand on m’invite à changer si ou ça. »

« Je reste tel que je suis. C’est ce qui fait de moi Misié Sadik, ce qui m’a permis, par exemple, d’être révélation Sacem en 2009 avec le morceau ‘On sèl kou’ sur l’album Pli lwen ki zyé. »

« Cela me conforte dans l’idée que la formule est la bonne. Même pour les gens avec qui je travaille, je me dis qu’il faut que je continue avec eux. C’est aussi très réconfortant par rapport à mon intuition musicale, le combat que je mène contre moi-même. Quand tu vois qu’un clip pour un morceau qui ne raconte pas grand-chose récolte un million de vues en quelques semaines, que les radios le passent en boucle… Tu te dis que c’est tellement facile à faire que toi aussi tu sais et peux le faire.

Là revient la question : pourquoi je fais de la musique ? Est-ce pour faire des millions de vues sur YouTube ? Ou est-ce que je fais des morceaux, des clips qui seront encore là dans 20, 30 ans et qui vont entrer dans l’inconscient collectif ? Il y a des chansons de gwoka que tout le monde connaît mais qui ont 10 000 vues sur YouTube. Ce n’est donc pas la seule référence.

Photo Guillaume Aricique

Parfois, je suis tiraillé. Je me dis : bon, c’est bien gentil, mais parler des maux de la société, encourager les gens, ce n’est pas cela qui va payer mes factures. … Cependant, il y a toujours des petites victoires qui me ramènent à la raison. »

Cet incroyable souvenir…

« J’ai un souvenir qui est l’un des moments les plus forts que j’ai vécu sur scène. Je suis allé chanter en prison. Avant même d’y être, je me disais : way, aller chanter en prison ‘On sel kou’, où je parle de la prison, je me suis dit que cela allait être compliqué et en même temps, il fallait que je sois ‘debout’ derrière ce que je chante, parce que c’est la réalité. S’ils le prenaient bien, ok, sinon tant pis. Je n’allais pas faire marche arrière.

Quand cela a été mon tour, je me suis dit que c’était mon combat. Je suis allée face à eux et je leur ai dit que je ne suis pas plus homme qu’eux, qu’ils sont là parce qu’ils ont fait une erreur et qu’en un claquement de doigt je pouvais les rejoindre, que tout le monde pouvait être là. Nous ne venions pas là parce que nous nous sentions plus qu’eux. Par contre, les chansons que j’allais interpréter parlent d’une réalité.

Quand le guitariste a commencé à jouer les premières notes d’‘On sel kou’, les deux choristes se sont mises à pleurer, elles ne pouvaient pas chanter… Nous étions sur un demi-terrain de basket, avec une soixantaine de prisonniers, ainsi que des agents pénitentiaires, mais toute la prison pouvait entendre. Lorsque j’ai commencé à chanter les premières phrases, les prisonniers ont commencé à taper les portes, les barreaux, à crier, à siffler. C’était une sorte d’exorcisme. Un truc de fou. J’ai arrêté de chanter pendant un moment. Et ensuite, j’ai continué la chanson.

C’était un moment très fort, parce c’était du concret. Quand je chante ‘trop de jeunes finissent derrière les barreaux’, ils savent. Ils ont fait des mauvais choix. Ce n’était pas filmé, ni enregistré, mais cela reste gravé dans nos mémoires. »

 

Suivons-le (un peu) dans les coulisses

Tatiana : Concernant tes clips, comment cela se passe-t-il ? Y-a-t-il beaucoup de préparation ?

« Le problème est que les clips sont très frustrants. Comme je l’ai dit précédemment, je suis impliqué dans tout. Il y a toujours mes idées dans les clips. Cependant, en terme de réalisation, nous sommes limités par les budgets, par les délais. Nous n’avons pas le temps de faire tout ce que l’on aurait souhaité. Surtout moi ! J’ai mes idées, le réalisateur a les siennes. Le producteur a payé deux jours de tournage. Il y a souvent du retard. On se retrouve coincé, même si on a beau anticiper. C’est compliqué de faire ce que l’on veut. Le résultat est souvent satisfaisant, mais c’est frustrant, surtout pour moi qui parle de beaucoup de sujets dans mes chansons. »

« J’aime bien faire des clips cinématographiques à l’image de ‘Tiery’, ‘A kè Wouvè’… J’apprécie que les clips soient élaborés, aboutis, originaux, mais c’est compliqué car la chanson ne dure que quelques minutes. Toutefois, plus on place l’exigence haut, plus on a un résultat sympa. »

Tatiana : Tu as participé à One Shot by Loxymore. Qu’est-ce qui t’a plu dans ce concept ?  

« Ce type de format n’existait pas encore. Même si on est dans une version qui n’est pas totalement live parce que les morceaux sont un peu remixés par la suite, cela m’a tout de même rappelé ce que nous faisions à l’époque. J’ai enregistré des chansons sur des MD, c’est-à-dire qu’on envoyait l’instrumental d’un côté et la voix de l’autre côté. Ca, c’était du vrai one shot, d’un trait. Si tu te trompais, il fallait recommencer la bande et repartir de zéro. Il n’y avait aucune possibilité de montage.

One Shot, j’apprécie, parce que cela permet de voir ce dont on est capable réellement, même si les morceaux sont montés par la suite et qu’il y a en plus les caméras… L’exercice m’a permis de me challenger. Au fil de mes œuvres, je me suis inscrit dans une autre dynamique, dans une musique un peu plus tout public. One Shot a constitué une occasion de montrer que j’ai pris racine dans le rap et que, même si l’on ne m’entend pas souvent dans ce registre, je suis tout à fait capable de distribuer des fessées. » (rires)

 

Il n’y a pas que la musique dans la vie !

Mylène : Te considères-tu seulement comme un artiste ? Ou es-tu un artiste qui entreprend ? Ou un entrepreneur ?

« Un peu comme pour ma musique, je ne cherche pas à mettre une définition. J’ai toujours été entrepreneur, car être musicien, c’est miser sur ses compétences, sur son talent. J’ai cassé ma tirelire pour sortir mon premier album. C’était mon premier investissement. »

« Est-ce que je me vois comme un entrepreneur ? Oui, mais je suis un artiste. Il faudrait inventer un mot, mélanger les deux… J’ai besoin d’entreprendre, ça c’est sûr. »

Mylène : Et tu mises sur les autres aussi ?

« Bien sûr. J’ai travaillé pendant un moment au Centre communal d’Information Jeunesse de la Ville de Sainte-Anne. J’ai toujours été engagé socialement. Les jeunes qui étaient en déshérence, qui avaient besoin d’un accompagnement, qui me connaissaient de par ma notoriété d’artiste, venaient me voir. C’est le cas jusqu’à aujourd’hui.

J’ai coordonné des projets pour faire en sorte que 25 jeunes hors du circuit obtiennent le permis chaque année, pendant trois ans, en partenariat avec la Mission locale et la Ville de Sainte-Anne. Ces jeunes, je les encadrais, en m’assurant qu’ils aillent à la Mission locale, à l’auto-école. C’est un public particulier que je connais bien et dont je parle dans mes chansons. Je suis au cœur de la réalité, de ce dont je parle. »

Tatiana : Mis à part la musique, as-tu une autre passion ?

« J’aime beaucoup le football, même si j’ai également fait du basket. J’ai joué en club pendant longtemps. Lorsque les premiers succès sont arrivés, j’ai laissé un peu de côté le sport. J’avais le baccalauréat, la musique… Malheureusement, le football est passé un peu la trappe. Toutefois, je joue encore régulièrement. »

Mylène : Es-tu fort ou pas ? C’est la question que l’on se pose. (Rires)

« Je n’aurais pas parlé de cela sinon. (Rires) Je suis gaucher. Les gauchers sont bons en football. »

 

Pour finir…

Axelle : Misié Sadik, cela rime avec quoi ?

« Si je dis un adjectif mélioratif, cela ne fera pas bien. » (rires)

Leslie Morvany (chargée de communication de Misié Sadik) : Authentique.

« Oui, authentique. »

L’heure est aux remerciements. D’abord à Misié Sadik. Il a dit oui. Il a pris le temps. Je n’oublierai pas.

Ensuite, à Leslie Morvany, sa chargée de communication qui a organisé cet échange.

A l’équipe d’Iresa pour le chaleureux accueil.

Et merci particulier à Axelle, Tatiana et Melvin, parce qu’ils sont formidables, tout simplement.

 

 

Nous avons interviewé d’autres professionnels. En lisant ce billet, vous aurez sans doute mesuré le temps qu’il me faut pour en écrire un, mais j’ai bon espoir de vous livrer bientôt d’autres publications.


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