Cocotier : le Cirad trace la voie d’une filière durable à l’horizon 2034

Le Cirad, organisme français de recherche agronomique pour le développement, a publié en février une synthèse de sa feuille de route consacrée au cocotier.

Intitulé « Vers une culture durable du cocotier [2024-2034] », ce document dresse l’état d’une filière en pleine mutation et fixe trois ambitions pour les dix années à venir. Décryptage des chiffres et des enjeux qui concernent au premier chef nos territoires caribéens.

Une plante de la vie, une production massivement familiale

Le cocotier, Cocos nucifera L., est qualifié par le Cirad de « plante tropicale par excellence ». Capable de s’adapter aux milieux chauds soumis à de fortes contraintes hydriques ou salines, souvent cultivé sur des sables côtiers peu fertiles impropres à toute autre culture, il occupe aujourd’hui 11,3 millions d’hectares dans le monde. Les zones côtières subtropicales d’Asie (Philippines, Indonésie, Inde, Sri Lanka, Thaïlande) et d’Océanie concentrent à elles seules 90 % de ces surfaces plantées.

Le chiffre le plus parlant tient à la structure même de la filière : 96 % des noix de coco produites dans le monde le sont par de petites exploitations familiales, dont la taille s’échelonne entre 0,5 et 4 hectares. Quelques exploitations industrielles, souvent héritées de la période coloniale, subsistent en Asie du Sud-Est, en Afrique de l’Ouest et de l’Est, où la monoculture s’étend sur des centaines d’hectares. C’est dire combien l’enjeu du cocotier est avant tout un enjeu d’économie rurale et de revenus pour des foyers modestes.

Des rendements qui progressent lentement, sauf exceptions

En 40 ans, les rendements moyens des cocoteraies n’ont gagné que peu de terrain, passant de 3,7 à 5,6 tonnes de noix de coco par an et par hectare. Derrière cette moyenne mondiale se cachent de fortes disparités. L’Amérique du Sud, et singulièrement le Brésil, fait figure d’exception : depuis 1996, sa production et ses rendements ont bondi de manière spectaculaire.

Le Cirad y voit une cause précise : la plantation à grande échelle de variétés naines destinées au marché de l’eau de coco, et non une amélioration générale des pratiques. À l’inverse, le continent africain reste sous la moyenne mondiale, toujours orienté vers les marchés oléagineux et la consommation en frais.

Le boom des produits alternatifs

C’est sans doute la donnée la plus révélatrice de la transformation de la filière. En une trentaine d’années, le cocotier est passé d’une plante oléagineuse tournée vers l’export (le marché de l’huile de coprah) à un pourvoyeur de produits à plus forte valeur ajoutée, portés par des consommateurs en quête de bien-être et de produits sains.

Les chiffres d’exportation parlent d’eux-mêmes. Entre 2012 et 2023, la valeur totale des exportations d’eau de coco est passée de 1 951 à 3 908 millions de dollars, soit un doublement. Celle du sucre de coco a connu une ascension plus forte encore, bondissant de 1 018 à 3 403 millions de dollars. Pendant ce temps, les produits historiques reculent ou stagnent : le coprah s’effondre de 115 à 68 millions de dollars, et l’huile recule légèrement, de 1 431 à 1 411 millions de dollars. Le rapport de force entre l’ancien modèle oléagineux et les nouveaux usages s’est inversé.

Une production mondiale en dents de scie

À l’échelle planétaire, la production de noix de coco a oscillé sans trajectoire linéaire : 51,7 millions de tonnes en 2000, 61,1 Mt en 2008, 60,1 Mt en 2016, pour atteindre 65,6 Mt en 2024. En tête des producteurs en 2024, l’Indonésie domine très largement avec près de 18 millions de tonnes (17 985 386 t), suivie de l’Inde (14 707 567 t) et des Philippines (14 500 416 t). Loin derrière, le Brésil (3 158 017 t) et le Vietnam (2 280 323 t) complètent le top 5. L’Asie confirme sa place de centre de gravité de la filière.

Des défis qui menacent la pérennité de la filière

Le Cirad ne masque pas les fragilités. Le premier défi est démographique et tient à un double vieillissement : celui des plantations et celui des exploitants. Jelfina C. Alouw, directrice générale de l’International Coconut Community, le formule sans détour dans le document : 20 % de la population totale de cocotiers doit être renouvelée.

À cela s’ajoutent l’érosion génétique, le changement climatique, qui réclame des variétés mieux adaptées et menace les systèmes agroforestiers, et la pression sanitaire. La maladie du jaunissement mortel, causée par un phytoplasme, décime les plantations et ne cesse de s’étendre. Pire, les cocotiers morts servent de gîtes larvaires à Oryctes spp., un gros scarabée qui ravage les jeunes plantations et contre lequel, à ce jour, aucune mesure de lutte satisfaisante autre que chimique n’existe.

Enfin, le manque d’organisation des petits producteurs et leur méconnaissance des marchés appellent la construction de filières équitables, traçables et soucieuses de la qualité.

3 ambitions pour la décennie

Pour répondre à ces enjeux, le Cirad structure sa feuille de route autour de trois ambitions. La première vise à produire des connaissances pour la gestion des ressources génétiques et l’amélioration du cocotier, en mobilisant le séquençage des génomes et les sciences omiques afin d’accélérer une sélection traditionnellement longue et coûteuse.

La deuxième entend accompagner les producteurs dans la transition agroécologique, en réhabilitant les cocoteraies, en restaurant la biodiversité et en rétablissant des systèmes agroforestiers à densité réduite : le cocotier s’associant remarquablement au cacaoyer, au bananier ou à l’ananas.

La troisième ambition consiste à consolider les savoirs et savoir-faire accumulés depuis soixante-dix ans, avec des formations et des ressources numériques respectant les principes FAIR et CARE, dans une logique d’éthique et d’accessibilité des données.

Une expertise ancienne, un réseau mondial

Cette feuille de route s’appuie sur un socle solide. Le Cirad travaille sur le cocotier depuis le milieu du XXe siècle, d’abord dans le cadre de l’IRHO (1941-1984). Aujourd’hui, ses moyens se chiffrent : 3 unités de recherche mobilisées, 5 disciplines de la sociologie à la génomique, et 490 références de publications produites entre 2005 et 2025. L’établissement a par ailleurs contribué au séquençage du génome du cocotier en 2017 et 2021.

Son ancrage partenarial est mondial. Le Cirad collabore avec l’International Coconut Community et le réseau Cogent, qui rassemble 39 pays producteurs représentant plus de 98 % de la production mondiale, ainsi qu’avec de nombreux instituts de recherche et universités du Sud.

Un signal pour la Caraïbe

Pour la Grande Caraïbe, ce document n’a rien d’anecdotique. La Jamaïque y occupe une place de choix à travers le Coconut Industry Board (CIB), dont le directeur R&D Wayne Myrie rappelle l’histoire pionnière : dès 1974, l’île réalisait un croisement commercial entre le Nain jaune de Malaisie et le Grand du Panama pour produire le « Maypan », variété développée en réponse au jaunissement mortel identifié dès les années 1960. Le CIB collabore de longue date avec le Cirad, qui a formé certains de ses chercheurs.

Le message de Wayne Myrie résonne au-delà de son île : le cocotier, parfois jugé moins stratégique que le blé, le maïs ou le soja, demeure « l’un des piliers de l’économie » de nombreux pays tropicaux et subtropicaux. Encore faut-il former une nouvelle génération de scientifiques pour succéder à une population vieillissante. C’est tout l’enjeu de cette feuille de route : faire en sorte que l’arbre de la vie ait, lui aussi, un avenir.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.